«Bon chien»: la danse de l’obéissance, selon Sarah Desrosiers

Derrière la métaphore canine, Sarah Desrosiers évoque surtout avec justesse les mécanismes de résilience de l’être en état de survie.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Derrière la métaphore canine, Sarah Desrosiers évoque surtout avec justesse les mécanismes de résilience de l’être en état de survie.

Scène forte en soi, mais scène encore plus troublante à la lumière du mouvement #MoiAussi, que celle de cette classe de maître durant laquelle le sévère Monsieur Abrahmovitch montre à des compatriotes comment empêcher une ballerine de tricher lorsqu’elle effectue un rond de jambe en l’air, en la contraignant physiquement. Le jeune cobaye sera ensuite manipulé par chacun des membres de l’assistance.

« L’homme du bout de la rangée était fébrile, bien décidé sans doute à montrer à ses collègues qu’il avait compris la technique, il serrait ta cage thoracique et ta jambe droite comme s’il s’était agi d’un réfrigérateur à hisser en haut d’un escalier en colimaçon », écrit Sarah Desrosiers dans Bon chien, premier roman de celle qui revendique elle-même des études en danse classique.

« Il a entrepris de te faire exécuter à nouveau la transition, en levant ta jambe encore un peu plus haut, tant qu’à y être autant tester les limites, et tu sentais son souffle saccadé dans ta nuque pendant que ta hanche grinçait vers l’arabesque. »

Impossible dès lors de ne pas lire comme une allégorie ce roman en forme d’incursion entre les murs anxiogènes d’une école de ballet rempli de professeurs intransigeants.

Bien qu’il relate en surface les écueils de la vie d’une ballerine peu douée, sa critique de cette société où le corps des femmes appartient à tout le monde, sauf à elles, ne pourrait être plus limpide.

La honte, clé de la soumission

En employant la deuxième personne du singulier, avec laquelle sa narratrice s’adresse à la bonne élève qu’elle incarnait en toutes circonstances pendant ses études, Sarah Desrosiers évoque avec justesse les mécanismes de résilience de l’être en état de survie, qui place une distance entre le présent et une expérience traumatique afin de ne pas être submergé.

À cause de son « corps difficile, d’un retard important, de problèmes rédhibitoires », ce personnage d’apprentie danseuse n’aura jamais été aux yeux de ses profs que l’élève sans-talent, ne palliant que très partiellement ses failles multiples grâce à une vaillance excessive.

Les brefs chapitres se déroulant au présent, dans une cabane éloignée de la ville, ne semblent pour leur part surgir qu’afin de permettre à l’auteure de déployer la métaphore canine que porte son titre.

« Savoir installer la honte dans la tête d’un chien, c’est là la clé d’une soumission sans faille, d’une obéissance parfaite », observe la ballerine déchue, manière de souligner à nouveau que la danse n’est ici qu’un prétexte pour parler d’autre chose.

Le talent et l’échec

Condamnation salutaire d’une logique encore trop répandue prétendant que l’excellence ne connaît de meilleur carburant que celui du sacrifice physique et psychologique, Bon chien rappelle que des notions comme le talent et l’échec servent encore trop souvent aux puissants pour cimenter leur ascendant.

La véritable école, quoi qu’en pensent les chantres du néolibéralisme, ne transforme pas ses étudiants en dociles machines suivant la chorégraphie.

Extrait de « Bon chien »

« Chaque matin était pareil au précédent. Vous répétiez la même routine, le même quotidien, sans vous poser de questions. Chacune de vous devait sans cesse prouver qu’elle méritait toujours sa place. À tout instant vous pouviez être éjectées sans avertissement, à tout moment on pouvait vous signifier votre renvoi, applicable immédiatement. Mieux valait donc s’accrocher aux jours réguliers qui revenaient, eux, avec une constance sans faille, aussi solide que rassurante. »

Bon chien

★★★

Sarah Desrosiers, Hamac, Québec, 2018, 200 pages