La mort et après

Donnée archaïque et quasi universelle, «l'idée de la mort comme "passage" d'un monde à l'autre» préoccupe l'humanité depuis des millénaires. En intitulant son plus récent essai Que deviennent les morts?, Marie-Thérèse Nadeau, membre de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal et professeure de théologie dogmatique au Collège dominicain de philosophie et de théologie à Ottawa, soulève donc une question grave et pour le moins audacieuse. Comment, en effet, répondre à une telle interrogation «sans faire preuve d'une imagination débridée»?

Réfléchir à l'après-mort, précise la théologienne, exige d'abord de «saisir la signification de la mort elle-même dans le destin humain». Nécessité naturelle plutôt que châtiment, la mort, pour les vivants, est une certitude... difficile à imaginer pour soi. Comme l'écrit Marc Oraison: «Il m'est radicalement impossible d'imaginer que je ne suis plus puisque, précisément, je suis en imaginant. Je puis imaginer que je n'existe pas; je ne peux imaginer que je ne suis plus.»

L'expérience de la disparition d'une personne chère à notre coeur permet, dans une certaine mesure, de faire une brèche dans l'énigme, mais elle ne saurait apaiser le tourment engendré par l'idée de notre propre mort, qui tient à l'incertitude de sa date, à l'anxiété devant la perspective de quitter ce et ceux qu'on aime et au sentiment, dès lors, de l'irréversibilité de nos actes. Jésus lui-même n'a pas échappé à cette angoisse à l'égard de laquelle le curé de campagne de Bernanos adoptait une attitude inspirante: «Pourquoi m'inquiéter? Pourquoi prévoir? Si j'ai peur, je dirai: j'ai peur, sans honte. Que le premier regard du Seigneur, lorsque m'apparaîtra sa Sainte Face, soit donc un regard qui rassure!»

Cette saine inquiétude ne doit donc pas nous empêcher de réfléchir à la mort qui «exerce une fonction positive dans le destin d'un être humain». N'est-elle pas, en effet, ici-bas, «le prix à payer pour vivre»? N'est-ce pas elle qui donne une densité et une valeur à nos moindres actions? Comme l'écrit Jankelevitch: «Vaut-il donc mieux ne pas vivre, afin de ne jamais mourir, ou accepter de mourir un jour afin d'avoir connu, ne fût-ce que pendant quelques décennies, la joie incomparable de vivre?»

Perspective chrétienne

Dans une perspective chrétienne, maintenant, est-il juste de faire un lien entre la mort et le péché, comme nous y invite une certaine tradition interprétative? Sans péché, l'homme aurait-il été épargné par la mort? Selon Nadeau, l'enseignement de la Bible indique plutôt que ce que le péché introduit, ce n'est pas la mort, qui «paraît avoir fait partie du plan primitif de Dieu», mais la souffrance. Une formule de Péguy résume brillamment ce point de vue: «Ce qui depuis ce jour est devenu la mort n'était qu'un naturel et tranquille départ.»

Et c'est cette souffrance, et non la mort naturelle en tant que telle, que vient renverser la mort-résurrection du Christ en la transformant en «moyen d'accès inégalé à Dieu», en témoignant du fait que «la mort n'aura pas le dernier mot». «Il ne fait aucun doute, ajoute Marie-Thérèse Nadeau, que nous mourrons pécheurs, mais, espérons-le, comme des pécheurs qui auront accueilli ce grand cadeau gratuit qu'est la miséricorde de Dieu.»

Pour autant, «imaginer la vie éternelle comme une vie infinie qui viendrait prendre le relais de l'actuelle vie» serait une erreur. Après avoir passé en revue «l'idée de survie» telle qu'elle s'exprime dans l'Ancien Testament («Les Juifs ont mis beaucoup de temps à s'intéresser à une quelconque vie et rétribution dans l'au-delà»), la théologienne s'attache surtout à exposer les tenants et aboutissants du concept chrétien de résurrection.

Le Nouveau Testament, fait-elle remarquer, fait preuve d'une grande réserve concernant la vie après la mort. Aussi, tout en réitérant à plusieurs reprises l'assurance de la résurrection, il «ne permet pas aux croyants et aux croyantes de visionner la vie nouvelle qui leur est promise dans le sillage de la résurrection du Christ. Ceux-ci ne devraient pas perdre leur temps à imaginer une manière de vivre dans l'au-delà, puisque toutes les images émanant des vivants cherchant à évoquer ce qu'ils n'ont jamais connu ne peuvent être de toute façon qu'inadéquates.» Ce mystère, toutefois, ne doit pas servir de prétexte à une démission de la foi en quête d'intelligence.

Ce qu'on peut au moins savoir grâce au Nouveau Testament, c'est que la résurrection n'est pas une réanimation et surtout pas la réincarnation, qui «ne tient pas compte de la signification réelle du corps», alors que l'Écriture nous apprend que c'est le corps «qui permet à quelqu'un de communiquer avec les autres et le monde, de partager et d'aimer, que c'est la personne dans sa totalité, c'est-à-dire corps et âme, qui a été sauvée par le Christ et appelée à communier intimement pour toujours à la vie de Dieu». La résurrection introduit plutôt une «nouveauté radicale [...] une vie impossible à imaginer par l'être humain». Il s'agit de vie eschatologique, de vie sans fin, d'une «recréation» qui établit le ressuscité dans l'union permanente avec Dieu.

Conclusion floue et insatisfaisante? En dire plus, écrit Nadeau, serait justement faire preuve d'une imagination débridée. «Nous préférons, ajoute-t-elle, accepter les limites actuelles de notre connaissance et faire confiance à Dieu, attendu que le peu que l'Esprit nous permet de goûter ici-bas en matière de bonheur n'a pas de quoi nous faire douter de la plénitude annoncée pour la fin des temps.» C'est ce qu'on appelle avoir la foi.

Humble mais brillante exploration philosophique et théologique des «intuitions de survie» qui habitent le coeur de l'humain en général et du chrétien en particulier, le petit essai de Marie-Thérèse Nadeau invite le lecteur à regarder la mort en face pour en faire un «acte de liberté». C'est là le sens de la fête de Pâques.