Philippe Delerm, l’archéologue du quotidien

Les non-dits dans ce qui est dit, c’est ce que tente de mettre au jour cet amoureux des mots qui a enseigné le français pendant 37 ans.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Les non-dits dans ce qui est dit, c’est ce que tente de mettre au jour cet amoureux des mots qui a enseigné le français pendant 37 ans.

« Il y a un hiatus à mon propos : Philippe Delerm, ça parle de choses simples, donc c’est simple », raille l’auteur de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.

Malgré les piques d’une certaine critique, il revendique les sujets minuscules. Vingt ans après la parution du recueil de courts textes impressionnistes qui l’a rendu célèbre — un million et demi d’exemplaires vendus —, Philippe Delerm n’en démord pas.

« Je crois que l’émotion passe par le minimal, le singulier, et c’est vrai des sensations, des odeurs, des gestes, de tout ce qu’on touche, qu’on voit, qu’on sent », avance l’écrivain rencontré à Paris.

Son port d’attache se situe en Normandie, où il partage avec sa compagne de longue date, Martine Delerm, auteure et illustratrice d’ouvrages jeunesse, une vaste maison remplie de livres. Mais ils ont aussi un pied-à-terre dans le Marais. Ce qui leur permet, se félicite l’auteur de 67 ans, de suivre de près la carrière de leur fils unique, le chanteur Vincent Delerm. Et de voir régulièrement leurs petits-enfants.

Ça permet aussi à cet observateur obstiné du quotidien qui se perçoit comme un archéologue du présent d’élargir son terrain de jeu. « J’ai un territoire d’observation qui est double, un qui est très provincial et un autre dans un quartier parisien bobo par excellence », se réjouit Philippe Delerm.

Tâter le pouls de l’air du temps à travers les petits riens du quotidien, chez le boulanger, dans la rue, dans le train, afin de tendre un miroir à ses lecteurs, c’est son sport favori. « C’est très réconfortant quand on prend de l’âge, parce que forcément, j’ai l’angoisse du temps qui passe : des gens meurent et vieillissent autour de moi. Cette façon de regarder le réel, de prendre la petite étincelle qui part vers autre chose crée chez moi une véritable jubilation qui fait que je continue à être heureux d’être au monde. »

Un peu méchant

Autre image qui lui colle à la peau, celle de l’éternel optimiste, du gentil. Il est vrai qu’il a beaucoup fait l’éloge des petits plaisirs de la vie dans ses recueils. Mais avec son nouvel opus, Et vous avez eu beau temps ?, sous-titré La perfidie ordinaire des petites phrases, il a résolument à coeur de montrer une facette différente de lui-même. Et du monde dans lequel il vit. « J’ai eu envie d’être un peu méchant », glisse-t-il.

Les non-dits dans ce qui est dit, c’est ce que tente de mettre au jour cet amoureux des mots qui a enseigné le français pendant 37 ans, entre autres par l’intermédiaire de chansons à la Alain Souchon qu’il gratouillait à la guitare.

Derrière de petites phrases anodines lancées par tout un chacun sans y penser, l’écrivain décèle avec ironie des comportements blessants, de l’hypocrisie, de la prétention. Par exemple : « et tu n’as rien senti venir », lancé à un amoureux éconduit, comme un reproche de sa naïveté.

Il y a aussi cette phrase qu’on entend souvent, « pour être tout à fait honnête avec toi », qui laisse entendre sans le vouloir que la personne qui parle est, le reste du temps, malhonnête. Philippe Delerm est formel. « Les gens qui mettent toujours en avant leur honnêteté, c’est une chose qui m’horripile. Ou qui mettent en avant leur délicatesse, qui disent d’eux-mêmes : “Je suis très sensible, je suis trop sensible pour ça.” »

Parmi les phrases qui l’irritent le plus : « Moi, je sais pas faire ». Sous-entendu : moi, je n’ai aucune duplicité, je suis parfaitement pur. « Avancer avec ça dans les mains, ça m’agace prodigieusement. Je pense que les qualités d’honnêteté, de tendresse, de chaleur humaine, ce n’est pas des choses que l’on doit dire avec des mots soi-même, on doit dans tout son être incarner ça, et les gens qui doivent vous rencontrer, vous aimer, ils vous voient, ils le sentent. »

Si plusieurs phrases relevées dans le recueil ont une résonance franco-française, la plupart dénotent des comportements répandus un peu partout. Prenez la question « vous êtes allés à la Pointe ? », lancée dans un contexte touristique. Elle dénoterait un sentiment de supériorité, selon l’auteur.

« Même quand on monte en haut d’une montagne, qu’on arrive à un point de vue magnifique, il y a toujours un petit escarpement en plus, où il y a des gens qui veulent le plus du plus du plus. Ça m’a amusé de penser : “Est-ce qu’au bout du chemin on sera allé à la Pointe ? Est-ce que c’est le but de la vie d’aller à la Pointe ?” Évidemment pas. »

C’est comme de se faire dire « comment, tu n’as pas lu tel livre ? » qui a la particularité de nous insuffler un sentiment d’infériorité, de faire en sorte qu’on se sente pris en défaut. Philippe Delerm, qui a été un lecteur boulimique toute sa vie, se montre quand même rassurant là-dessus.

« Quand j’étais jeune, je me trouvais inculte. J’avais l’impression qu’être cultivé, c’était presque tout connaître. Et puis, on se rend compte en vieillissant qu’il y a tellement de choses qu’on ne connaît pas du tout. C’est formidable de pouvoir quitter la vie sans être allé du tout à la Pointe. C’est même ça, l’amour de la vie : c’est sentir que, comme le dit Souchon, “la vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie”. »

Je crois que l’émotion passe par le minimal, le singulier, et c’est vrai des sensations, des odeurs, des gestes, de tout ce qu’on touche, qu’on voit, qu’on sent

Pas si méchant que ça, Philippe Delerm, finalement. Pas tout le temps, en tout cas. Il y a dans Et vous avez eu beau temps ? de la tendresse qui se niche par moments. C’est le cas notamment dans « passez un texto en arrivant », qui s’attarde à l’attachement que l’on ressent pour ses proches, à l’inquiétude qui nous habite, même âgés, quand les grands enfants prennent la route pour repartir chez eux après un bon repas.

De même quand l’auteur reprend cette phrase d’une chanson de Léo Ferré : « ne rentre pas trop tard, ne prends pas froid » : « On partage la vie, écrit Philippe Delerm, et quand on se sépare le soir, c’est un peu contre nature, on ne saurait le faire sans un conseil ou deux : des mots comme une écharpe ; la fin de la phrase a cette douceur de laine au bord des lèvres, je tiens à toi, surtout ne prends pas froid. »

On ne se refait pas. La malice, d’accord. Mais comment s’empêcher de s’épancher ? « Ça fait partie de mes contradictions », convient Philippe Delerm.