«Malek et moi»: biographie d’une femme ordinaire

Alain Beaulieu mêle sa voix à celle d’une héroïne hors normes.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Alain Beaulieu mêle sa voix à celle d’une héroïne hors normes.

Qui a dit que les gens ordinaires n’avaient pas d’histoires ? Nadine Pilon, publicitaire de Montréal, décide un jour de tout plaquer pour aller se reconstruire ailleurs. Son chum, Jean-Pierre, l’a trompée après trois ans et demi de vie commune. Elle saute dans un avion, s’enferme dans des chambres d’hôtel à Barcelone et à Istanbul, puis finit par s’installer à Paris, dans un petit appartement de la rue de l’Ourcq, dans le 19e arrondissement de Paris, tout près du canal de la Villette.


Entre les images d’Épinal d’un Paris fantasmé par ceux qui ont aimé Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, le spectacle des passants déambulant sur le quai de la Marne et les visites au Monoprix, Nadine Pilon va faire sortir Jean-Pierre de son esprit et faire entrer dans sa vie Malek Elfassi, un voisin, charmeur et érudit. Il a le sens de la répartie, une soif de vivre aussi réconfortante que communicative et des caresses d’une douceur qui invitent à l’abandon.

Mais l’homme est aussi un mystérieux aux activités professionnelles nébuleuses. « Si tu cherches quelque chose de tranquille, il ne faut pas rester, lui dit-il après quelques semaines d’une relation qui s’ancre un peu trop vite dans la dépendance pour Nadine. Si tu dors ici ce soir, c’est que tu acceptes de monter dans ma fusée, et je te préviens, ce ne sera pas de tout repos. » Malek lui promet qu’elle va vivre trois vies en une. Et c’est bel et bien ce qui va se passer.

Toute ressemblance avec la vie d’une jeune Québécoise exilée à Paris ne peut pas être fortuite. Malek et moi a des racines plantées en partie dans l’imaginaire de l’auteur, mais surtout dans les rencontres qu’il a réalisées avec une femme qui, un jour, sans prévenir, l’a contacté pour l’inviter à mettre l’excentricité de son aventure avec son amant parisien en récit.

Nadine Pilon est un nom fictif. L’assemblage de ces fragments de vie et anecdotes, se jouant à toute vitesse dans une marge, façonne ce récit haletant dans lequel un réel est remodelé habilement par les forces romanesques.

Entre biographie et autofiction

Deux voix se croisent dans cette oeuvre entre la biographie et l’autofiction. Celle d’Alain Beaulieu, l’homme derrière Le postier Passila (Actes Sud) et L’interrogatoire de Salim Belfakir (Druide), qui détaille ses rencontres avec Nadine, principalement dans un restaurant de la rue Jean-Talon, qui expose ses doutes, qui explique la démarche, et celle de l’amoureuse conquise par l’énigmatique Malek, qui remonte le fil d’une existence marquée par de multiples points de rupture et qui revisite parfois son enfance pour expliquer un geste, une prise de décision.

La finale a ce petit côté surréaliste qui pourrait bien éveiller des soupçons de mythomanie. Mais avec son rythme en deux temps, en deux drames, l’ensemble tient son intrigue sous tension sur une trame narrative linéaire, et ce, jusqu’au dénouement de ce bout de vie qui, en cherchant à dépasser le cadre des réalités ordinaires, ne pouvait que finir un jour par devenir une fiction.

Extrait de « Malek et moi »

« La porte n’était pas encore refermée qu’il m’indiquait de me taire en posant son index sur sa bouche. “Je t’ai apporté un cadeau pour que tu me pardonnes”, a-t-il lancé en brandissant un CD. Il a filé aussitôt vers le salon pour l’insérer dans le lecteur. La musique de Christine and the Queens s’est mise à couler dans la pièce, et Malek a augmenté le volume avant de revenir vers moi. »

Malek et moi

★★★ 1/2

Alain Beaulieu, Druide, Montréal, 2018, 216 pages