«Grand fanal»: les bilans de Pierre Morency

Malgré la sobre richesse de ses poèmes en vers davantage tournés vers l’extérieur, c’est dans ses proses d’une sagesse doutant toujours d’elle-même que Pierre Morency en dit le plus sur le rôle de la poésie.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Malgré la sobre richesse de ses poèmes en vers davantage tournés vers l’extérieur, c’est dans ses proses d’une sagesse doutant toujours d’elle-même que Pierre Morency en dit le plus sur le rôle de la poésie.

Ils sont encore là, ces hirondelles, rossignols et huards, présences rassurantes volant toujours au-dessus de l’oeuvre de Pierre Morency comme autant de symboles d’une inaccessible liberté à laquelle il faudrait néanmoins aspirer. Ils sont là dès le deuxième texte de Grand fanal, son premier livre depuis Amouraska (2008), d’un ton évoquant souvent la musique doucement mélancolique des bilans à dresser. Est-ce bien le poète qui nous parle lorsqu’il annonce : « Aujourd’hui que mon oreille commence à s’embrumer, je mesure à quel point le chant des oiseaux m’a enchanté » ?


J’aurai aimé, écrit-il ailleurs dans une longue liste de ses émois passés et présents, manière de testament du coeur, « les feuilles d’octobre d’or et volantes / les vins de bon coeur / le feu de penser / le hamac devant le catalpa / le bleu du ciel dans l’eau / le travail du matin à saveur d’encre et de tabac / les écritures lisibles […] »

Cinquante et un ans après la publication de son premier recueil, le lauréat du prix Athanase-David (2000) demeure cet « oiseau-poète occupé à dire un monde à même sa vie » et à chanter ce qu’il observe autour de lui : ses proches, son île, le vent cognant contre la fenêtre. Cette langue préférant la limpidité à l’image inusitée, parmi les rares sur laquelle le formalisme ou l’oralité n’aura eu aucune emprise, ravigote la pensée de son lecteur comme une grande gorgée d’eau claire.

Malgré la sobre richesse de ses poèmes en vers davantage tournés vers l’extérieur, c’est dans ses proses d’une sagesse doutant toujours d’elle-même que Pierre Morency en dit le plus sur le rôle de la poésie. En nous entraînant dans son atelier, il nous rappelle qu’elle est un accompagnement quotidien, l’outil de choix de celui qui souhaite célébrer la beauté, sans l’asservir.

« Ce matin il neige. Une neige fine et lente, droite et fine. Et l’on se dit : pourquoi je n’écrirais pas un bon petit poème à propos de cette lumière calme et laiteuse ? » L’homme nourrissant d’aussi précieux projets est un homme ayant encore devant lui une longue vie.

Extrait de « Grand fanal »

« J’aurai aimé ça moi

Poser la mouche au bon endroit de la rivière

Voler avec les oies au-dessus de l’île Bylot

Voir la huppe du grand pic paraître et flamboyer

Avoir mes amis avant qu’ils ne passent

Parler longuement avec mon amour de ce que la vie

nous apporte. »

 

Grand fanal

★★★ 1/2

Pierre Morency, Boréal, Montréal, 2018, 112 pages