Le roman «Maria Chapdelaine» découpé et caviardé

L’artiste Meb a pris pour matériau le roman «Maria Chapdelaine».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’artiste Meb a pris pour matériau le roman «Maria Chapdelaine».

« Au pays du Québec, écrivait Louis Hémon en 1913, l’orthographe des noms et leur application sont devenues des choses incertaines. » Ironie ? En 2017, l’artiste visuelle et musicienne Meb se sert, à sa guise, sans vergogne et en toute liberté, de Maria Chapdelaine. Elle en ressort des mots, des noms, pour les appliquer à cette chose incertaine qu’est un poème en composition ; elle les rejoue à sa guise en de nouveaux micropoèmes. Meb remixe ardemment, façon « Blackout Poetry », le « roman du Canada français », caviardant l’édition de la collection « Nénuphar » (Fides, 1953) à gros traits rouges, n’en conservant que quelques mots chaque ligne. Et faisant de Maria Chapdelaine de Louis Hémon le poème Aria de laine, premier livre de Meb.

« Son coeur / gros / était encore en bois // plein d’amour / tout mêlé // À la claire fontaine / M’en allant promener… // le soir restait vide », peut-on ainsi lire à travers le récit de Maria et de François Paradis. Ou encore : « la mère / émit / huit mille chansons // du pays / tout mêlé // toute sa vie rien / chaque jour // tout emplissait / Les autres. »

Aria de laine est né de contraintes formelles, explique Meb en entrevue, ce qu’on comprend illico en feuilletant le bouquin, car l’auteure les adore. Acrostiches, mésostiches, mots découpés, la forme est souvent son moteur créatif. Cette forme, cette fois, était littéralement carrée : un tout petit cadre de bois, acheté trop cher en chinant dans un marché londonien. « J’ai eu le goût de passer à travers un livre, d’un bout à l’autre », en découpant un carré par page — deux par feuille — pour emplir le châssis. « Je suis tombée sur Maria Chapdelaine au Renaissance. L’histoire me parlait déjà, parce que mes deux parents viennent du Lac. Je me souvenais du film, vu avec ma mère ; je n’avais jamais lu le livre avant de commencer à le découper. Je cherchais le poème, qui devait absolument entrer dans le petit cadre. Et j’essayais de trouver une image forte. Je suis passée à travers tout le livre, une page après l’autre, [en ordre chronologique], mais je n’avais pas de trame narrative. Ç’a été un gros exercice de foi. Je ne savais pas si, après six mois, ça donnerait quelque chose qui se tient ; j’avais aucune maudite idée, tsé. Et en même temps, une espèce de confiance dans le processus. »

Remixer le roman du terroir

Photo: Capture d’écran Le roman original et l’œuvre sous un tout autre jour

Le geste — cadrer, raturer, encadrer, découper — a donc pris, comme lors d’une performance, le dessus sur le travail d’écriture, instantané ; sauf dans le travail, plus tard, de structure et d’ordonnancement de tous ces petits carrés devenus rouges à force d’être raturés. « J’ai retrouvé dans Maria Chapdelaine la mythologie de ma famille ; ma mère était ben attachée à cette histoire-là. Je l’ai perdue jeune, ma mère. Elle est décédée quand j’avais 22 ans. C’est sûr que ça mythologise plus vite. Tu t’attaches à tes racines. Je suis une fille de bois ; j’ai joué dans le bois toute ma p’tite enfance. »

Sa mythologie, elle la voit donc territoriale ? Ce Lac-Saint-Jean qu’elle ramène au fil de la conversation ? « Ouais. Territoriale et familiale. On m’a parlé de psycho généalogie, une qui fait qu’on se reconnaît dans un passé. Je l’ai senti en me réappropriant ces mots-là, en jouant avec, d’une façon plus moderne, qui me ressemble. Comme si avec ces mots-là je décrivais à ma façon. Comme si je les avais digérés. »

Si la forme est très contemporaine, les mots que fait ressortir Meb restent ancrés dans le terroir. Dans un champ lexical qui reste près du champ, littéralement, d’une certaine idée de la nature québécoise. Il faut dire qu’elle a vécu elle-même fortement les clivages ville/région et culture/nature, eux aussi tissés, croit-elle, à même son identité.

« J’ai grandi à Québec, et quand on retournait au Lac, je sentais que mes oncles avaient des valeurs qui n’étaient pas celles de la ville. Ça les impressionnait pas qu’on aille à l’école. Ça les impressionnait si on se plaignait pas, si on restait longtemps dans le bois, si on se baignait au frette. C’était difficile, enfant, de passer de l’un à l’autre. Il fallait comme soudainement être toffe. Être à la fois urbain et sauvage. Tu voulais qu’ils t’aiment, ces gens-là, faque tu toffais… jusqu’à ce que t’en puisses plus pis qu’tu partes à brailler dans les jupes à ta mère. Écoute, le clivage ville/nature se sentait même à Chambord, entre le village pis la pointe, où ma mère a grandi. Mon père venait du village : “On sait ben, y’aime ça, l’asphalte, y vient pas à pêche.” Criss, Chambord, c’est gros comme ma main ! » Vérification faite, il y avait 1773 habitants en 2011. « C’est capoté, toutes ces couches et sous-couches. Faque tu peux pas être autrement que fasciné quand tu as grandi dans ça. »

Lire Hémon

A-t-elle considéré les différentes interprétations à travers lesquelles on peut regarder le personnage qu’était Louis Hémon, auteur lui-même remixé par le succès de son Maria ? Ce Français, auteur québécois ? Qui a écrit ce qui sera identifié contre son gré « roman du terroir » ? Cet homme pas du tout conservateur dans la vie, dont la phrase « au pays de Québec, rien ne doit mourir et rien ne doit changer… » a fait histoire ? Meb laisse ces lectures à d’autres. « J’ai lu sur Hémon à mesure. Je ne suis pas une fille de théorie littéraire », affirme la blogueuse, faiseuse de zines, prof de chansons et d’histoire musicale au cégep Saint-Laurent. « Je comprends pas pourquoi les gens parlent pas plus de leur coin de pays. Je viens de déménager à Saint-Jérôme après 15 ans à Montréal. Là, je me bourre de ciel et de solitude. Ça fait du bien. »

Son livre d’adieu à Montréal se cherche actuellement un éditeur. Meb y fait des poèmes à partir des photos de mots qu’elle a prises en se promenant, essentiellement dans Villeray. « Sinon, j’ai des petits projets. Mes poèmes 4 X 4 : faire des poèmes de 4 mots de 4 syllabes. C’est un peu sadomasochiste. J’en ai une trentaine, ce pourrait être la fin de ma trilogie des carrés » dans laquelle s’inscrit son Aria de laine. « Je sais pas où ça va aller », dit celle qui me semble fort habituée à ce genre de marche à l’aveugle en territoire artistique encore à défricher.


Hémon, Potvin, Ferron

Dans Douze historiettes (Du fond de mon arrière-cuisine, BQ, 2015), Jacques Ferron retrace à la fois le personnage que fut Louis Hémon, auteur de Maria Chapdelaine, et les propos qu’a tenus sur lui Damase Potvin dans son Roman d’un roman.

« Louis Hémon, le pas jasant, l’homme qui s’efface, l’innocent, affectionne les veillées. Comme il n’est pas question encore qu’il soit sourd : « Il écoutait alors avec une grande attention les propos les plus puérils. […] Il prenait grand plaisir surtout à entendre raconter des histoires que l’on transmet de village en village, ces récits de drames où le conteur réussit toujours à mettre un peu de merveilleux. » C’est ainsi qu’il apprendra la mort de François Paradis, vraisemblablement assassiné, que, dans son livre, il fera mourir plus simplement. »

Aria de laine. Poèmes découpés dans Maria Chapdelaine

Meb, Moult éditions, Montréal, 2017, 154 pages

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 31 janvier 2018 10 h 34

    L'ère Facebook...

    a déjà ses victimes...et, Meb en est une . Malheureusement, je (c'est très personnel)
    ne trouve aucun lien poétique dans ce «charabia pour bobo en mal de.. m'as-tu vu».

    Elle enseigne au CEGEP ...dites-vous.