«L’enfant perdue»: Elena Ferrante et les mystères de Naples

On est en 1979. Elena, la narratrice, revient s’installer à Naples avec ses deux filles.
Photo: iStock On est en 1979. Elena, la narratrice, revient s’installer à Naples avec ses deux filles.


Après L’amie prodigieuse, Le nouveau nom et Celle qui fuit et celle qui reste (Gallimard, de 2014 à 2017), on ouvre L’enfant perdue, le quatrième et dernier volet de L’amie prodigieuse, la série à succès de l’Italienne Elena Ferrante, en espérant qu’un certain nombre de mystères y soient éclaircis.

À commencer par celui de la longue relation d’amitié, complexe et organique, un peu malsaine, qui unit Lila et Elena.

De retour à Naples en 1979 — où elle choisit de s’installer avec ses deux filles dans les beaux quartiers avec vue sur la mer plutôt qu’au milieu des ruelles sombres où elle a grandi —, Elena, la narratrice, va se rapprocher prudemment de Lila. Les deux amies seront d’ailleurs enceintes en même temps.

Sa ville natale est devenue une loupe grossissante qui lui sert à mieux voir l’Europe et tout l’Occident : « Être né dans cette ville […] ne sert qu’à une chose : savoir depuis toujours, presque d’instinct, ce qu’aujourd’hui tout le monde commence à soutenir avec mille nuances : le rêve du progrès sans limites est, en réalité, un cauchemar rempli de férocité et de mort. »

Malgré les doutes, la narratrice accumule les livres, les articles et les traductions comme autant de moyens de survivre et de preuves de son existence. « Mon nom, le nom d’une moins-que-rien, était définitivement devenu celui de quelqu’un. »

Et les hommes qui gravitent autour d’elle en prennent pour leur grade. Son père est au plus « insignifiant ». Nino, l’homme pour lequel elle a quitté son mari et la ville de Florence, géniteur de sa troisième fille, s’y transforme tour à tour en séducteur obsédé, en courant d’air et en politicien corrompu. L’influence des frères Solara, conquérants mafieux de son quartier d’enfance à Naples, s’amenuise elle aussi.

Être né dans cette ville […] ne sert qu’à une chose : savoir depuis toujours, presque d’instinct, ce qu’aujourd’hui tout le monde commence à soutenir avec mille nuances : le rêve du progrès sans limites est, en réalité, un cauchemar rempli de férocité et de mort

Dans le flot des pensées et de la vie intime de la narratrice, un événement, comme pour faire écho au tremblement de terre qui ébranle Naples en novembre 1980, va retentir avec fracas : la disparition presque sous ses yeux quelques années plus tard de Tina, la fille de Lila.

Pour Elena, qui cherche depuis longtemps à s’émanciper — de Lila, de Naples, de sa condition de femme, de mère et d’épouse —, c’est une sorte de libération inavouable. Pour le lecteur aussi, qui sera peut-être arrivé au bout de sa patience face à tous ces atermoiements.

Incertitude identitaire

De 1976 à 2003, le temps passe, les fantômes d’autrefois s’estompent, les parents et les amis finiront par disparaître eux aussi les uns après les autres. Seule Naples, avec son soleil et sa violence, semble permanente.

Les tensions entre l’Italie du Nord et celle du Sud, entre la haute et la basse ville, entre les deux amies, entre hommes et femmes, entre la vie de l’esprit et celle du corps, semblent ainsi structurer toute cette saga romanesque, réaliste et féministe.

Malgré tous les dénouements, l’incertitude quant à l’identité d’Elena Ferrante, elle, persiste. Homme ? Femme ? Les deux à la fois ? Cette dualité pourrait bien être, qui sait, le motif dans le tapis et la clé de ce mystère fertile.

Extrait de « L’enfant perdue »

« À partir du mois d’octobre 1976 et jusqu’en 1979, lorsque je revins vivre à Naples, j’évitai de renouer une relation stable avec Lila. Mais ce ne fut pas facile. Elle chercha presque tout de suite à revenir de force dans ma vie ; moi je l’ignorai, la tolérai ou la subis. Bien qu’elle se comportât comme si elle désirait simplement m’être proche dans un moment difficile, je ne parvenais pas à oublier le mépris avec lequel elle m’avait traitée. »

L’enfant perdue. L’amie prodigieuse IV

★★★ 1/2

Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Paris, 2018, 560 pages