«En avant, calme et fou»: l’art de l’évasion avec Sylvain Tesson

Au volant d’une BMW 650 dans le désert d’Atacama, au Chili, en mai 2007
Photo: Albin Michel Au volant d’une BMW 650 dans le désert d’Atacama, au Chili, en mai 2007


C’est fatal ! Un récit d’aventures qui invite à l’évasion sur les routes du Chili, de l’Inde, du Kirghizstan ou de la Mongolie au guidon d’une variété de motos, ça donne un peu la bougeotte. Embrayons et passons la première vitesse. Montée en régime : le titre. En avant, calme et fou s’inspire de la doctrine équestre du général Alexis L’Hotte, « calme, en avant, droit », pour résumer l’état d’esprit de Sylvain Tesson et du photographe Thomas Goisque partis depuis le début du siècle à la découverte du monde, assis sur un side-car Dniepr, une BMW 650 ou un Ariel W/NG. Parce que « dès que l’homme s’arrête, il devient vicieux. “Prolétaires de tous les pays”, aurait dû dire Marx, “foutez-moi le camp !” Et c’est ce que nous avons fait », écrivent-ils.

Photo: Albin Michel Août 2004, au contact des enfants du Rajasthan, en Inde

Deuxième vitesse : la révélation. Rouler en direction de l’infini ne fait pas que brûler du gaz. Cela encourage aussi la méditation. Le motocycliste serait plus vivant que les sédentaires puisqu’il se pose des questions : « Faillait-il épouser Gisèle ? Pourquoi n’être jamais allé vivre en Belgique ? Où trouver l’argent pour refaire la toiture ? […] Parfois les questions volent moins haut : qu’est-ce que l’Homme ? Où va-t-il et qui lui succédera quand il disparaîtra de la surface de ce globe saccagé par ses soins ? »

Vitesse trois : la beauté des choses. Montagnes, lacs gelés, attroupement d’enfants en zones urbaines, terrains cabossés, transport de bécanes sur le dos d’éléphants, l’esprit de l’aventure se dévoile ici autant en pensées simples qu’en photographies magnifiques qui racontent la route, les machines, les haltes et les rencontres. « Est-ce notre faute si nous avions voulu jouer à Tintin à 40 ans passés plutôt que de nous présenter à la députation des Yvelines ? » demande le duo d’auteurs.

Quatrième vitesse : l’aventure, c’est quoi ? Réponse simple : elle consiste à « aller d’un bivouac à l’autre de la manière la plus difficile possible ».

Vitesse cinq : les lettres. Quand tu voyages en motocyclette, plusieurs livres sont à mettre dans tes bagages, dont Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes de Robert M. Pirsig, Éloge du carburateur de Matthew B. Crawford ou L’arrière-pays d’Yves Bonnefoy, proposent-ils.

Sixième vitesse : le décollage. C’est eux qui le disent : « Le fond de l’air m’effraie. » Ils auraient « voulu élever une statue au mouvement », pour le remercier, en sachant que le « pire obstacle » pour un motocycliste, « c’est le retour ». Puis, au bord du lac Baïkal en Sibérie, c’est la révélation : « La terre est une moto, parce qu’elle tourne en rond. »

Pas de doute, le moulin d’une moto qui tourne, ça fait avancer les choses. Et ce, dans des directions plus souvent étonnantes que prévisibles.

En avant, calme et fou. Une esthétique de la bécane

★★★ 1/2

Sylvain Tesson et Thomas Goisque, Albin Michel, 2018, 272 pages