Le monde de la science-fiction pleure la mort d’Ursula Le Guin

L’auteure célébrée, notamment pour sa série «Earthsea», ici photographiée en 1972
Photo: Associated Press L’auteure célébrée, notamment pour sa série «Earthsea», ici photographiée en 1972

Le New York Times disait d’Ursula Le Guin en 2016 qu’elle était « la plus grande écrivaine américaine de science-fiction vivante ». L’auteur Stephen King a salué en elle « une icône de la littérature ». Elle a remporté tous les honneurs, plusieurs prix Hugo, le titre de « Grandmaster of science fiction » et de « Living Legend » de la Bibliothèque du Congrès. Son nom revenait fréquemment sur la liste des nobélisables.

Cette atypique géante des lettres contemporaine est décédée lundi, à sa résidence de Portland, en Oregon. Elle avait 88 ans.

Créatrice hors norme, y compris dans son genre, elle alliait une écriture de haute tenue à une imagination hyperfertile au service d’histoires faites pour remettre en question les fondements de l’existence. Les combats aux sabres laser opposant les bons et les méchants d’un western intergalactique ne l’intéressaient pas. Ursula Le Guin décrivait des sociétés futures ou des mondes parallèles aux règles socioculturelles complexes, crédibles et originales pour finalement interroger notre propre situation, ici maintenant.

 

Avant son temps

Dans La main gauche de la nuit paru en 1969, un Terrien envoyé sur Nivôse pour convaincre ses habitants de rejoindre une fédération interplanétaire y découvre une étrange mutation hermaphrodite de l’espèce. Sur cette planète, les habitants ne sont plus ni hommes ni femmes, mais les deux genres à la fois. Le brouillage des normes essentialistes a des conséquences dans toute l’organisation de la société, aussi bien dans son rapport au temps que dans la conception du monde elle-même et évidemment dans les rapports de pouvoir.

Les dépossédés (1974) propose une « utopie ambiguë », selon l’auteure elle-même. Elle y imagine deux mondes : l’un, Anarres, très semblable au nôtre, très inégalitaire mais installé sur une planète par ailleurs d’une exubérance naturelle paradisiaque ; l’autre, Arras, semblable à notre lune, désertique et inféconde, où vit une colonie d’anarchistes ayant créé une société parfaitement égalitaire, sans gouvernement ni institutions coercitives.

 

Anthropologue

Ces deux livres s’inscrivent dans le Cycle de l’Ekumen, ou Cycle de Hain. Dans cet univers, la Terre côtoie d’autres mondes habités par des humains et chacune des planètes ou des époques visitées témoigne d’une évolution sociale particulière, un peu à la manière des cités grecques antiques. Le grand cycle comprend une trentaine de romans et de nouvelles.

La méthode et la perspective d’Ursula Le Guin ont souvent été rapprochées de la discipline anthropologique, celle de ses deux parents Alfred Kroeber et Theodora Kracaw. Son oeuvre a aussi été profondément influencée par les théories écologistes et le féminisme.

Elle-même avait étudié la littérature française et italienne. Le Guin était le nom de son mari, l’historien Charles Le Guin, rencontré en France dans les années 1950, au moment où elle poursuivait des études doctorales.

La jeune surdouée a soumis à un magazine sa première nouvelle à l’âge de 11 ans. Ses cinq premiers romans ont été rejetés par des éditeurs. Sa première percée est venue au milieu des années 1960. Elle réussit à s’établir au sommet de son genre en moins d’une décennie.

Les thèmes plutôt philosophiques et finalement très critiques de la société actuelle expliquent peut-être que son oeuvre a été peu et souvent mal adaptée aux écrans. Une production en série télé de The Left Hand of Darkness serait en cours depuis l’an dernier. Ursula Le Guin aurait agi comme consultante pour ce projet avant de tomber grièvement malade ces derniers mois.


 
3 commentaires
  • Marc-Antoine Parent - Abonné 24 janvier 2018 21 h 08

    correction

    Utopie sur Anarres, satellite désertique, tandis qu'Urras (et non Arras, et encore moins Anarres) est semblable à la Terre.

  • Sylvain Patenaude - Abonné 25 janvier 2018 11 h 28

    Librairie du Congrès?

    La Bibliothèque du Congrès et non la « librairie » (library).

  • Sylvain Auclair - Abonné 26 janvier 2018 10 h 44

    Autre correction

    L'envoyé sur Nivôse n'a rien découvert; on savait déjà que les humains de Nivôse avaient cette particularité (en fait, ils prennent un sexe ou l'autre, sans pouvoir le contrôler, quelques jours chaque mois; le reste du temps, ils sont totalement asexués).