Lieux de mémoire - La résidence invisible

Petite Plaisance, la résidence de Marguerite Yourcenar, dans l’île des Monts-Déserts. - source: Guylaine Massoutre
Photo: Petite Plaisance, la résidence de Marguerite Yourcenar, dans l’île des Monts-Déserts. - source: Guylaine Massoutre

Quels sont les lieux privilégiés d'un écrivain? La pièce où il écrit? Le paysage où il rêve? Les mots qu'il aligne? Chaque samedi au cours de l'été, notre collaboratrice Guylaine Massoutre, forte de ses lectures et de sa visite des lieux, explore le paysage naturel et imaginaire d'un écrivain. C'est à l'historien Pierre Nora que cette série a voulu emprunter son titre, histoire de lui donner le crédit d'une heureuse formule, comme il se doit, mais aussi afin de rappeler que littérature et mémoire sont intimement liées. Cette semaine, les lieux de Marguerite Yourcenar.

Faudrait-il attendre, au Québec, qu'une oeuvre rapporte annuellement, en droits d'auteur, deux millions $US, comme celle de Marguerite Yourcenar, pour qu'une résidence d'écrivain ayant la qualité d'un musée soit ouverte au public? Quoi qu'il en soit, tel est le cas de Petite Plaisance, dans l'île des Monts-Déserts.

Vous entrez dans l'Acadia National Park par une belle route qui relie l'océan et la montagne glaciaire, sept villages de pêche au homard et le Maine. Bar Harbor et son Frenchman Bay. Ocean Trail, ses rochers et ses criques. Seal Harbor. Northeast Harbor. Vous y êtes. Dans le territoire des Rockefeller, là où Champlain, qui nomma l'île, passa dans la rade. Là où Marguerite Yourcenar écrivit ses romans Les Mémoires d'Hadrien (1951), L'Îuvre au noir (1968, prix Femina) ou l'essai Mishima ou la vision du vide (1981).

«Le paysage de mes jours, faisait-elle dire à l'empereur Hadrien, semble se composer comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instincts et de culture. Çà et là affleurent les granits de l'inévitable; partout, les éboulements du hasard. Je m'efforce de reparcourir ma vie pour y trouver un plan, y suivre une veine de plomb ou d'or, ou l'écoulement d'une rivière souterraine, mais ce plan tout factice n'est qu'un trompe-l'oeil du souvenir.» Indéfinissables travaux des jours heureux, un paysage les réfléchit.



Petite Plaisance

Entourée de maisons de millionnaires, l'une d'elles, certes plus modeste mais coquette, blanche sous la frondaison des kiwis, est dotée d'un joli jardin ouvert. Avec ses azalées en fleurs, son bassin de méditation, ses buissons où explosent les espèces de l'arboretum, elle enchante. Les oiseaux y prennent leur bain; trois chiens y sont enterrés. Le fauteuil d'osier vert attend Madame. Depuis 1987, date de sa mort à 84 ans, alors qu'elle comptait partir pour le Népal, nulle trace de changement ici. La fondation y veille.

Vous entrez dans le sanctuaire Yourcenar, tout à la fois home des Flandres, avec ses théières et ses carreaux de Delft anciens, et de la Nouvelle-Angleterre, avec son mobilier chaleureux et disparate. 7000 livres vous accueillent sous le regard d'entrée de Pomone, que trompe le dieu Amour, déguisé en vieille femme après avoir été repoussé. Yourcenar aimait ce clin d'oeil du peintre Coypel, de la fin XVIIe siècle, à l'ambiguïté sexuelle; elle en a donné l'écho dans Alexis et chez maints personnages. Tout près, les sources livresques de L'Îuvre au noir, son chef-d'oeuvre, redoublent l'émotion. Elle a aménagé son petit Odéon dans l'île.

Vous avancez dans le salon, son «parloir»; son châle repose à côté de l'éléphant en peluche offert par Jerry Wilson, son chauffeur et familier des dernières années, avant que le sida ne l'emporte, en 1986. Les livres omniprésents sont regroupés par période. Bibliothèque orientale, coin médiéval, éditions Yourcenar... Des objets de ses nombreux voyages sont posés là, sous les deux lampes où elle a transcrit, en latin et en grec, des maximes d'Hadrien. Sur les murs blancs, des gravures de Piranèse, «architecture tragique d'un monde intérieur»: elle les a longuement contemplées.

À droite s'ouvrent la cuisine à l'ancienne et ses dépenses, tout près de la photo de Grace Frick, la grande amie qui fut sa traductrice, son initiatrice aux negro spirituals qu'elle traduisit et au monde américain qu'elle adopta. Elles avaient découvert l'île ensemble, en 1942, et loué une petite maison au bord d'une rivière, près du cimetière où elles reposent. Heureuse, Yourcenar acheva alors son plus lumineux roman, Les Mémoires d'Hadrien, un succès mondial inattendu compte tenu du caractère historique du sujet.

«Lieux où l'on a choisi de vivre, résidences invisibles qu'on s'est construites à l'écart du temps. J'ai habité Tibur, j'y mourrai peut-être, comme Hadrien dans l'île d'Achille», écrivait-elle dans ses notes, ignorant qu'Hadrien lui permettrait d'acheter Petite Plaisance.

À gauche, la porte toujours ouverte, voici le bureau: tous les ouvrages y sont à portée de main. Un simple Larousse de 1927 suffisait à son érudition linguistique. La règle de fer, forgée par son père, Michel de Crayencour — l'homme clé de sa vocation et de son impressionnant savoir, elle qui n'est jamais allée à l'école —, sort d'une page d'Archives du Nord. La présence des statues gréco-latines se fait ici plus insistante, pièces achetées ou belles têtes de l'Antinoüs du Louvre, de l'aurige de Delphes, d'une furie endormie et d'un hermaphrodite. Images choisies parmi les documents iconographiques qu'elle colligea en une centaine de dossiers, elles rejoignent Hadrien et Zénon.

Le temps retrouvé

«Une chance analogue à celle de certains jardiniers m'a été départie: tout ce que j'ai essayé d'implanter dans l'imagination humaine y a pris racine», prêtait-elle à Hadrien, dont elle fit la figure exemplaire de l'homme politique éclairé.

Il y a encore une salle à manger, où tout parle d'une maison construite à deux, sans concessions au regard extérieur. Mais les plus doux souvenirs sont à l'étage, où quatre chambres recèlent la bibliothèque de poésie anglo-saxonne, les romans du XXe siècle, les ouvrages du XIXe siècle, les livres de voyage... Ici, un plan ancien de Bruges; là, un délicat dessin de chevaux chinois; près de son lit, le début d'Anna, soror... a pris la stature d'oeuvre encadrée. Une page d'antiphonaire jouxte un beau demi-portrait de Yourcenar, dessiné si finement qu'on y sent son ombre planer.

Dans sa chambre, des livres annotés ou crayonnés côtoient de menus objets de beauté venus de sa mère, décédée dix jours après sa naissance. Ici, on trouve Thomas Mann, André Gide... et Montherlant, qu'elle ne remettait pas en place sans lui avoir rendu hommage en esprit...

Professeur de Québec à la retraite, usufruitier de la maison, Yvon Bernier a été son second dans l'édition définitive de ses oeuvres à La Pléiade. Grand lecteur et dévoué à l'auteur des Mémoires d'Hadrien, pour lequel il avait eu un coup de foudre de jeunesse, il témoigne de leur relation sans nuages.

Sous sa distance aux apparences sévères, elle cachait un coeur simple, et si l'académicienne donna le change en public, c'était la marque d'un esprit subtil. Elle vivait, quant à elle, de contemplation à travers les siècles. «On n'imagine pas Yourcenar mettant des manchettes à heures fixes, comme Sainte-Beuve, pour écrire. On la sentait attentive, toujours habitée. Elle écrivait n'importe où et n'importe quand, toujours d'abord mentalement.» Elle transcrivait, disait-elle, ce qui était prêt.

Du passé aux vivants

Dans une de ses formules heureuses, elle disait entretenir «une intimité avec les visions» pour évoquer cet état si particulier de l'écrivain habité par ses lectures. «Quand on pratique son oeuvre, dit Yvon Bernier, on se rend compte de son immense culture. Mais elle n'avait pas une âme de collectionneuse et donnait tout ce qui n'entrait pas dans sa bibliothèque, y compris ses propres ouvrages. Elle ne conservait que ce qui concernait son propre travail.»

Elle s'est assise à Rawdon, au bord de la rivière Ouareau, à lire Pindare; elle attendait ses papiers de résidante américaine. Bernier me tend l'ouvrage en question, volumineuse édition bilingue en grec et latin. Elle l'a placé tout près de la porte du jardin. Nul doute, par sa «prise de possession d'un monde intérieur», elle approchait de ce qu'elle visait: «la libre vérité du pied nu».

L'Amérique est-elle entrée dans son oeuvre? À partir du moment où elle se consacre exclusivement à l'écriture, c'est-à-dire dans l'île, celle-ci lui procure un isolement. L'île devient une figure de la liberté qui s'incarne en Zénon, un des premiers médecins de la Renaissance, héros de L'Îuvre au noir. Citoyenne active dans des combats proprement américains, elle a engagé sa fortune dans la protection des droits civils et légué une partie de ses biens à des organismes de protection de l'environnement.

Attirée par les philosophies orientales, Yourcenar avait une conscience aiguë de la vie humaine, animale, biologique. «À Seal Harbor, devant l'océan, j'ai été témoin auprès d'elle d'une sorte d'extase, se souvient Yvon Bernier. Elle était debout sur le rocher, comme une figure de proue, entourée de sa cape et de son châle, regardant le grand large avec un sourire énigmatique. Pendant quelques instants, j'ai eu l'impression étrange qu'elle s'était minéralisée.» Elle dérivait sur l'infini du temps.

Yourcenar a nourri son oeuvre de méditation, une façon de placer toutes choses et de calculer exactement les distances. Était-elle hantée par l'oeuvre à faire? Ou poursuivie par ses conversations imaginaires avec les êtres mi-historiques, mi-fictifs qui l'ont accompagnée toute sa vie? «Tant qu'un être inventé ne nous importe pas autant que nous-mêmes, il n'est rien.» Serait-ce sa réponse?

Des procédés de sa création, elle en a révélé de passionnants. Ses notes de composition, dans ses carnets de La Pléiade, informent sur la genèse des oeuvres. Mais elle accordait une telle importance au dosage de la réalité et de la fiction qu'il faut se garder de la prendre trop vite au pied de la lettre. Ainsi, Quoi? L'Éternité est un pan d'autobiographie qu'elle appelait, par lapsus, son roman. Comme Borges, qu'elle aima tant à la fin de sa vie, elle n'est pas historienne mais romancière. Visitez Petite Plaisance sans céder à un culte et ayez la puce à l'oreille: la savante Yourcenar, experte en fabulation, maniait aussi l'humour.

La quarantaine de langues dans lesquelles elle est traduite, du japonais en passant par le chinois et le basque, fait rivaliser sa haute littérature avec le succès d'un best-seller. Mieux, c'est un passeport pour le monde entier.

Petite Plaisance est ouverte l'été au public.

Sur rendez-vous: tél.: (207) 276-3940