Pour Francis Wolff, l’utopie d’un tout fait de la somme de ses parties

Dans son livre, le philosophe Francis Wolff s'interroge: et si le cosmopolitisme était en quelque sorte l’utopie du XXIe siècle?
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Dans son livre, le philosophe Francis Wolff s'interroge: et si le cosmopolitisme était en quelque sorte l’utopie du XXIe siècle?

C’est le drame du présent mis en lumière par l’instant. À l’heure des résolutions et des états prospectifs commandés par les débuts d’année, l’humain est-il encore capable de rêver son avenir en société ? Difficilement, juge le philosophe français Francis Wolff, qui constate l’incapacité de ses contemporains à croire au bien et au salut commun. Trop d’individualisme ? Trop de peurs et de déceptions ? La seule utopie qui semble leur rester prend ses racines dans les replis et l’affirmation d’une pureté identitaire qui exclut forcément les autres, estime-t-il.

Or, à trop être centré sur soi, le tout formé par chaque individualité n’arrive plus à être visible, même si toute cette diversité qui refuse de se voir façonne sans doute, selon lui, l’utopie du XXIe siècle la plus folle, mais la plus réaliste : le cosmopolitisme, cette idée d’être où la singularité de chacun, liée à un lieu, n’empêche pas d’être en contact avec l’universalité du monde.

Photo: Marie Clavier CC Le philosophe Francis Wolff
 
L’utopie cosmopolitique, « qui n’a le soutien ni des financiers ni des opinions publiques », est « la plus réaliste » aujourd’hui, écrit-il dans Trois utopies contemporaines (Fayard), ouvrage dense et fascinant qui cherche à redonner au présent sa capacité de se projeter dans un avenir plus éclairé. Outre le cosmopolitisme, le transhumanisme et l’animalisme forment ce trio d’imaginaire mis au service du collectif que décrypte l’auteur. « L’utopie cosmopolitique [...] est fondée sur une antique conviction philosophique : nous autres humains ne sommes ni des dieux ni des bêtes, mais des animaux parlants vivant dans des Cités — pour le pire et pour le meilleur. » Des animaux qui dans leur pessimisme ambiant peinent à croire au mieux et se contentent surtout en ce moment du moins mauvais.

« Le présent n’est plus porteur d’avenir », lance au téléphone le professeur de philosophie à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris. Il est l’auteur de Pourquoi la musique ? en 2015 et de Notre Humanité. D’Aristote aux neurosciences en 2010. « Nous ne croyons plus au bien parce que nous avons pris conscience qu’il était hors de portée et que l’élimination du mal ne finirait jamais. » Les utopies politiques du passé, celles des Lumières, celle de Thomas More, qui a vu le jour il y a 500 ans exactement cette année, ont « mené au pire », dit-il. « Elles ne nous font plus rêver aux lendemains comme hier, repliés que nous sommes sur notre aujourd’hui et sur nous-mêmes », ajoute-t-il dans les pages de son essai.

Le revers du confort

Le déficit de crédibilité qu’inspire le Bien, l’ordinaire d’une politique qui a « étouffé le sentiment d’appartenance collective » et le règne des droits individuels devenus synonymes d’intérêts particuliers expliquent en partie cette impasse. Aujourd’hui, le citoyen, l’animal social qu’est l’humain sait très bien ce qu’il rejette — « les injustices, les misères, la corruption, l’humiliation, l’arbitraire, la ségrégation, la répression », détaille Francis Wolff —, mais en ignorant ce à quoi il aspire. À l’image d’un enfant gâté qui a trop d’attention, il ne sait pas ce qu’il veut, mais sait ce qu’il ne veut pas. « C’est le revers du confort des sociétés de droit dans lesquelles nous vivons », dit-il, sociétés où la victoire de l’autonomie individuelle, magnifiée par la technologie entre autres, sur la puissance des États ne permet plus d’envisager d’autre idéal.

Cette absence de rêves ne serait toutefois que transitoire, croit Francis Wolff. « Ce n’est pas une condition de la modernité », dit-il en parlant du triomphe du moi qui nourrit actuellement les courants populistes et les nationalismes haineux. Et, tout en nous disant « condamnés à l’individualisme », il fait planer l’espoir de voir cet individualisme s’éclairer à l’avenir pour faire avancer les utopies contemporaines : le transhumanisme, l’expression d’un « je » cherchant à s’affranchir des limites de la nature et de la mort, l’animalisme, celle d’un « je » voulant s’affranchir des frontières entres les espèces, et surtout le cosmopolitisme, ce « je » faisant monde dans une Cité, loin des frontières artificielles et de leur état civil qui séparent et divisent les humains.

« Le cosmopolitisme est un dépassement du politique qui n’est possible que dans l’individualisme », dit le philosophe en rappelant cette idée de Kant d’un droit qui règle le rapport des citoyens avec le monde, au-delà du droit international ou du droit des États. « Dans un monde où l’on se définit de moins en moins par nos appartenances collectives et de plus en plus par notre possibilité de les dépasser par une appartenance au monde, c’est une utopie qui met le commun au diapason des intérêts particuliers. »

Un appel en somme à cesser de croire que l’on est seul au monde pour se mettre à penser que l’on est tous du même monde, un monde utopique, conclut-il, mais qui reste le plus porteur d’un avenir moins sombre que celui bien sombre que se raconte en ce moment le présent.

Trois utopies contemporaines

Francis Wolff, Fayard, Paris, 2017, 180 pages

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 janvier 2018 01 h 45

    le surnombre, peut-être notre vrai écueil

    se pourrait-il que la multitude fait parti de nos difficultés, j'ai tendance a penser, que le surnombre fait parti de nos difficultées, et nous perdra

  • François Beaulé - Abonné 16 janvier 2018 08 h 07

    Chercher une autre voie

    L'auteur propose de s'enfoncer dans l'individualisme plutôt que d'en constater les limites et de le remettre en question.

    Par exemple, il fait la promotion du transhumanisme qui est une recherche individuelle de l'éternité et donc un déni de la dimension sociale de l'humanité. La société existant avant l'individu et lui survivant.

    Sa défense du cosmopolitisme est plus intéressante. Elle est en phase avec la mondialisation du monde, économique et culturelle, et qui pourrait un jour être davantage politique. Mais je préfère la notion d'universalisme qui se réfère à la totalité des hommes plutôt qu'à l'ensemble des communautés politiques.

    Cependant le transhumanisme et l'animalisme me rebutent. Je propose plutôt la redéfinition d'une religion pour harmoniser les dimensions individuelle et sociale de l'être humain. Pour y arriver, il faut développer une conception dualiste de l'humanité, individuelle et sociale. Une troisième voie, différente de l'individualisme libéral et capitaliste et différente du socialisme matérialiste marxiste.

    De la dualité fondamentale de l'humanité, l'Occident a cherché maladroitement une unité en faisant de l'individu la finalité de l'humanité. Erreur aussi en ciblant la société comme les socialistes ont essayé de le faire. L'unité de l'humanité est spirituelle, en Dieu, transcendant les dimensions individuelle et sociale de l'Homme.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 janvier 2018 16 h 27

    Francis Wolff est-il parent avec


    Michael Wolff ?

  • Sylvain Lavoie - Abonné 16 janvier 2018 18 h 36

    Sur les cosmopolites...

    «Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d’aimer son voisin.»

    J.-J. Rousseau, Emile ou de l’éducation, livre I.