Gérard Depardieu exhibe son esprit libre dans un recueil de pensées


« Aujourd’hui, c’est l’information qui règne. Avec toutes ces chaînes en continu, ces nouveaux moyens de communication, les informations débarquent en boucle. On dirait une armée conquérante dans un roman de science-fiction, venue coloniser nos espaces pour en faire des dépotoirs. Elle coupe tous les chemins qui pourraient nous ramener à nous-mêmes. »
On le lit et on l’entend. La tonalité basse de sa voix rocailleuse, avec en prime, par moments, les souffles profonds et lents qu’il installe parfois dans les pauses de sa parole, comme marqueurs de l’affliction que le présent semble lui inspirer.
L’esprit libre, le parler franc, le regard parfois lucide, jamais cynique, sur la bêtise humaine : tout est là, dans ce recueil de pensées de Gérard Depardieu, monstre sacré du cinéma français, qui dévoile son vrai visage dans Monstre (Cherche midi). Il y évoque son enfance, ses amitiés, le cinéma, le poids de l’époque sur ces larges épaules… L’ensemble a des allures de monologue qu’il aurait livré, assis, torse nu à la table d’une cuisine rustique, entre un verre de Noble Joué et une assiette de cochonnailles. Le style est vocal. Entre la confession et le pamphlet.
« On parle de harcèlement sexuel, mais tout est devenu harcèlement — la politique, les médias, la société, cette information lancinante. Ça parle trop, écrit-il. Trop de mots pour être honnête. C’est vraiment la persécution. Pour ne pas dire l’occupation. » Et il ajoute : « À force de recevoir ces coups venus d’ailleurs, la santé mentale est atteinte, on finirait presque par se résumer à la merde que l’on fait le matin. »
Gérard Depardieu fait son Gérard Depardieu, un animal sauvage et libre qui depuis des lunes profite de sa notoriété pour cultiver son intransigeance. Un humain sympathique aussi qui, sous la peau de bête dans laquelle il se drape depuis toujours, cache des fêlures. « Je ne me laisse saisir ni par la douleur ni par la mort, écrit-il. À mon âge, et dans mon état, si je m’écoutais, je serais tout le temps à l’hôpital. Non pas que ma santé soit mauvaise, mais je sens quand même le temps qui passe, avec mes douleurs au genou, mes pontages, mes respirations plus courtes. »
« Moi, je suis intact, et ça m’est égal », a écrit en 1873 Arthur Rimbaud dans Mauvais sang, une des pièces poétiques qui composent ses Illuminations. L’affirmation, énigmatique à souhait, sied parfaitement à ce Depardieu qui laisse le territoire de ses phrases, ses aphorismes, sa poésie saisir autant les faux-culs du présent, la mémoire « du Dédé », son père, celle de son fils, Guillaume, à qui il demande pardon, que la « monstruosité » du cinéma italien, celui des Risi, Monicelli, Scola, Fellini, Pasolini, Ferrari qu’il a côtoyés. Ce cinéma, dit-il, est monstrueux, parce qu’humain.
Voilà qui résume un genre, une époque, tout comme les racines de la pensée de l’homme absolu qui, dans ces pages, parle.
Gérard Depardieu et…
