Psychanalyse - Lacan, tragique

Le vaste univers de la psychanalyse est souvent traversé par de bruyants conflits internes. Conflits de groupes, conflits de théories, conflits d'individus, conflits de pouvoir. Émerge de beaucoup de ces conflits une figure de passion, Jacques Lacan, son personnage, ses écrits, sa pratique clinique, ses écoles, sa légende sacralisée ou démonisée, les allégeances, les soumissions, les dénonciations qu'il a suscitées et qu'il continue de faire, bien au-delà de sa mort.

Jacques Lacan (1901-1981), psychiatre et psychanalyste français, a fortement marqué l'histoire de la psychanalyse. Avec son «retour à Freud», avec ses avancées théoriques qui doivent beaucoup, à l'époque, aux autres théories, comme la linguistique, le structuralisme, le surréalisme, la mathématique même, Lacan a d'abord incarné une ouverture dans le monde des idées. Ses Écrits (Seuil, 1966) rassemblent les séminaires publics qu'il donne, pendant dix ans, à Paris. Ses phrases à la fois énigmatiques et éclairantes sont reprises à qui mieux mieux. Son emprise sur ses proches, étudiants et patients, s'étend. Bientôt, sa façon de diriger les cures psychanalytiques attire l'attention de l'association internationale de la psychanalyse (API). L'agitation s'installe: enquête, scissions, diverses fondations d'écoles, regroupements, exclusions et dissolutions: «[...] le paysage actuel des groupes psychanalytiques s'est historiquement constitué par l'effet des regroupements allant vers ou contre Lacan.» En France, du moins.

Bien que les histoires grandes et petites le traversent, le travail d'Alain Didier-Weil et de ses collègues ne se veut pas celui d'un historien de la psychanalyse. Ce livre rassemble les entrevues réalisées en vue d'un film, produit et diffusé en vidéocassette par les Éditions du Seuil. Jean Clavreuil, Serge Leclaire, Wladimir Granoff, Moustapha Safouan, Charles Melman, René Bailly, Claude Dumézil, Maud Mannoni, Michèle Montrelay, Christian Simatos, René Tostain, René Major et Daniel Wildlöcher sont convoqués. Ils ont tous, comme analysants, supervisés ou collègues, côtoyé Lacan de près. La nature du lien qui les rattache à cet homme soutiendra leur propos. Leur «soumission» à Lacan ou leur mise à distance, leur fidélité ou leur rejet, leur mimétisme ou leur différence, leurs transferts se manifesteront parfois avec souffrance, parfois avec enthousiasme. Lacan ayant incité les analystes à «oser s'autoriser à penser», il est surprenant, après tout ce temps, que continuent les tics et le jargon de la répétition dogmatique. Et décevant d'apprendre qu'une des organisations lacaniennes (l'École freudienne de Paris), «à l'origine de laquelle se trouvait un refus de l'exclusion, s'est achevée avec une volonté d'exclusion forcenée».

Travail théorique

Tous les témoignages ne susciteront pas le même intérêt. L'intensité des personnes transparaît. Ainsi en est-il de Granoff, dont le rapport douloureux à Lacan semble, au moment de l'entrevue, en 1994, encore à vif. Ni analysant ni supervisé, collègue du début puis rejeté-rejetant de la fin, Granoff précise que chacun s'est fait son Lacan, que le Lacan des uns n'est pas celui des autres, chacun s'étant bricolé son personnage selon ses besoins. Celui qu'il nous donne à voir, comme d'autres d'ailleurs, est un homme tragique. Et ses propos font ressortir une dimension importante souvent occultée des liens entre les psychanalystes, la rivalité fratricide.

Au fil des rencontres, des questions théoriques sont reprises. L'inscription du langage, voire de la linguistique dans cette cure de parole qu'est l'analyse se précise avec «l'inconscient structuré comme un langage». Les liens du psychanalyste avec le savoir ou le désir sont repris par Safouan: la disponibilité de l'écoute devant l'inattendu, l'expérience de la surprise dans la parole de l'analysant. Le processus de la «Passe», mis sur pied par Lacan pour «permettre d'éclairer le moment de passage de la situation d'analysant à celle d'analyste», est évoqué par beaucoup. On apprend par Melman l'arrivée des noeuds borroméens et leur corollaire psychique. Et comment Montrelay, présentant un texte de Duras à Lacan, s'est vue «poussée» par lui à travailler le rapport de la femme au Réel. Puis, avec Wildlöcher, s'élabore une explication des séances courtes: en homme trop agité, Lacan «ne supportait pas de rester plus de quelques minutes possédé par la psyché d'un autre. [...] Il ne supportait pas cette passivité d'attente, qui est pour moi quelque chose de central dans l'ascèse analytique [...].» Et surtout, au fil des témoignages, se précise la petite histoire de la fameuse commission Tuquet mise en place par l'API pour enquêter sur les pratiques de Lacan.

Beaucoup se questionnent quant aux qualités cliniques de Lacan. Partout, des images de séduction, de séducteur, des mises en scène. Séduction intellectuelle, le geste d'être l'élu et le choisi, ou encore l'utilisation diverse des patients: exemples vrais ou faux qui, parfois, font frémir. Il se dégage une impression trouble qui n'est pas sans attrait. Ce qui se met en place, petit à petit, est semblable au fil d'un roman polyphonique. Lacan apparaît et s'échappe. Devient fiction. Les voix se complètent, se chevauchent. Un envoûtement se crée, tourne autour du personnage, le fait disparaître, comme Lacan savait si bien le faire lui-même. Les divers acteurs prennent tour à tour le devant de la scène, en appellent d'autres: Perrier, Dolto, Laplanche, Pontalis, Aulagnier, Bataille même, se feront très présents sur fond d'absence.

Chacun son Lacan, soit. Reste le psychanalyste, son désir, sa technique, son écoute; reste la psychanalyse, sa méthode. Restent les sociétés et les groupes de psychanalystes, leurs rivalités, leurs exclusions, leurs dispersions. Si Lacan insistait pour dire: «Est-ce que vous m'entendez? Est-ce qu'il y a quelqu'un pour m'entendre?» (Leclaire); si «la volonté d'emprise» se manifestait jusque dans les séances (Wildlöcher); si sa solitude, dans tout le tohu-bohu qu'il créait autour de lui, était celle d'un désert; si les événements prennent «un parfum de scandale et témoignent souvent d'un phénomène idolâtre» (Weiss), se profile, alors, dans la fiction et la réalité, la zébrure d'un personnage tragique.

Quartier Lacan
Témoignages sur Jacques Lacan
Propos recueillis par A. Didier-Weil, E. Weiss et F. Gravas
Denoël, Paris, 2001, 265 pages