(4/5) Portrait du politicien, avec des livres

Louis-Joseph Papineau a été immortalisé à l’huile devant sa bibliothèque en 1834.
Photo: Antoine Plamondon Louis-Joseph Papineau a été immortalisé à l’huile devant sa bibliothèque en 1834.

En 1834, le peintre Antoine Plamondon immortalise, à l’huile, Louis-Joseph Papineau. Le chef du Parti canadien y pose devant sa bibliothèque. Entouré de livres d’auteurs consacrés : Thomas Jefferson, Charles James Fox, Démosthène, Aristote, Montesquieu. C’est l’image rassurante de l’homme des Lumières ; celle du lettré, du lecteur capable d’empathie et de découvertes. Une image qu’aiment à refléter puissants et politiciens, alors comme maintenant. La bibliothèque personnelle reste un essentiel tremplin aux vanités politiques. Avant-dernier de cinq regards sur les bibliothèques personnelles.

Pour son portrait officiel de 25e président de la République française, Emmanuel Macron, avant le shooting, a soigneusement choisi la page où il laisserait le livre Mémoires de guerre du général de Gaulle ouvert, à l’arrière-plan. Hors cadre, deux téléphones cellulaires, essentiels outils contemporains, et des livres de Stendhal et d’André Gide. Le livre est utilisé là comme un attribut du pouvoir.
 

Autres lieux, mêmes moeurs : avant de laisser la Maison-Blanche aux mains de Donald Trump, Barack Obama accordait, comme un contrepoint, une entrevue au New York Times. Il y affirmait que les livres ont été son secret pour survivre à ses huit années au pouvoir. En cette ère où les événements se succèdent si rapidement et où tant d’informations circulent, la lecture, affirmait-il, est l’occasion de ralentir, de prendre du recul, et de se donner la capacité d’enfiler les souliers d’un autre. Même la science-fiction l’a aidé. « Mes ennuis avec le Congrès semblaient de la petite bière, vraiment ridicules, quand les extraterrestres s’apprêtaient à envahir la Terre. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir L'historien Jonathan Livernois étudie l’usage qu’ont fait les politiciens québécois du livre à travers le temps.

Au Québec, les politiques se sont aussi servis de toute éternité des bouquins comme d’un escabeau pour s’élever dans l’oeil des autres. Comme si le miroitement d’apparaître lettré pouvait rassurer l’électeur. Mais il ne faut, paradoxalement, pas trop le faire chatoyer. Entre les Lumières et le populisme, le jeu des illusions doit s’équilibrer. « Idéalement, on se souhaite des politiciens lettrés », indique l’historien de la littérature Jonathan Livernois. « On espère d’un politicien qu’il ait la culture générale qui lui permettra de comprendre dans quel monde il se situe ; qu’il soit capable de se sortir des problèmes de l’actualité et de la petite gestion quotidienne ; que sa culture générale donne un sens à sa politique ; qu’il soit, encore, capable de se situer politiquement, historiquement, culturellement. »

Le professeur au Département de littérature, théâtre et cinéma de l’Université Laval est à étudier l’usage qu’ont fait les politiciens québécois du livre à travers le temps. Au XIXe siècle, l’homme politique d’ici s’affiche, et ostensiblement, avec sa bibliothèque et ses bouquins. « On est alors dans cette espèce de régime de polygraphes où s’impose la posture romantique de “l’homme de lettres-homme d’État”. » On le voit entre autres dans la lettre ultime de Chevalier de Lorimier, signée pour la postérité ; chez Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, romancier, collectionneur de livres rares, premier ministre de 1867 à 1873 ; chez Félix-Gabriel Marchand, journaliste et premier ministre de 1897 à 1900.

Les pros de la politique

Mais au XXe siècle, alors que la politique se professionnalise, ces polygraphes bourgeois et gentlemen cèdent la place, peu à peu, au politicailleux. « On oublie souvent que Duplessis, au début de sa carrière, est un être policé, gentilhomme, avocat », rappelle M. Livernois, qui vient de terminer la rédaction d’une histoire du duplessisme. « Il change dans les années 1930, quand il découvre le populisme et qu’il prend des leçons, peut-on dire, chez Camillien Houde. » Les députés, désormais, sont avocats de province, marchands, petits médecins, parfois ouvriers ou agriculteurs. « On ne se fait plus prendre en photo avec des livres », souligne le professeur.

Sauf dans certains cas, comme celui d’Antonio Barrette, successeur de Duplessis. « Peu instruit, ouvrier, surnommé “le premier ministre à la boîte à lunch”, Barrette met l’accent sur sa bibliothèque, pousse le fait qu’il est un liseur, qu’il possède 5000 livres, qu’il est autodidacte — cette question du self-made-man est alors très importante », précise M. Livernois. Barrette est un exemple clair de capital culturel qu’on tente de transformer en avantage politique, une stratégie qui a cours encore aujourd’hui.

Photo: Gabor Szilasi Gérald Godin recoud l’hiatus du duplessisme en voyant la politique d’une perspective poétique.

Puis vint Gérald Godin, cantouqueux, poète de talent et ministre, qui recoud l’hiatus du duplessisme en voyant la politique d’une perspective poétique, « pas naïve, pas en pensant que les mots vont changer le monde, précise l’historien, mais avec ce qu’il appelle les mots-citoyens : une vision de la diversité qui prône que les gens comme les mots vont te déstabiliser bien plus que toi tu vas les déstabiliser ». Les ministres péquistes, au tournant des années 1980, sont aussi souvent considérés comme des lettrés, Bernard Landry et sa grande bibliothèque en tête.

Michael Ignatieff, intellectuel bardé de diplômes, s’est planté prodigieusement à la tête du Parti libéral ; et Justin Trudeau est élu et ça va super bien. Le politicien n’a pas à être un intellectuel, mais on souhaite qu’il ait cette culture, ce souci de culture. 

Littérature électorale

S’afficher en lecteur, donc. Dans ce paradoxe où les littéraires et les intellectuels ne font pourtant pas nécessairement de bons politiciens, loin de là. « Michael Ignatieff, intellectuel bardé de diplômes, s’est planté prodigieusement à la tête du Parti libéral ; et Justin Trudeau est élu et ça va super bien. Le politicien n’a pas à être un intellectuel, mais on souhaite qu’il ait cette culture, ce souci de culture. »

Aujourd’hui, quel est le rapport de nos politiques à la littérature ? « Elle est utilisée de manière purement électoraliste », se désole M. Livernois, en sortant une photo du fil Twitter de l’ex-ministre de la Culture Luc Fortin, où on le voit échanger des livres avec le premier ministre Philippe Couillard lors de la dernière Journée internationale de la poésie. « M. Fortin donne un recueil de Paul-Marie Lapointe « parce qu’il vient du Lac-Saint-Jean », région dont Couillard est responsable, alors que le poète a quitté la région autour de ses 17 ans. Et Couillard lui donne un recueil de Mathieu K. Blais de Sherbrooke, fief de Fortin. Ici, l’origine géographique semble être le seul critère, comme si l’auteur était une gloire locale », au même titre qu’un ébéniste ou un fabricant de cidre.

« Ils se font du “capital politique” sur le dos des livres, de manière même pas subtile. C’est étonnant, surtout que Couillard est un vrai lecteur. On l’a vu parler littérature en entrevue, et pas seulement en surface. Mais on voit actuellement des politiciens qui vont presque cacher qu’ils sont lecteurs, réduire leur expérience à quelque chose d’électoraliste, de très petit culturellement. Et ça réduit la littérature. Les commentaires de Fortin et Couillard lors du décès de Réjean Ducharme, par exemple, ne s’attardaient pas du tout au contenu, au littéraire ; ils auraient tout autant pu s’appliquer aux textes de Marc Fisher. On espère toujours que les politiciens vont nous tirer vers le haut. Mais actuellement, je ne pense pas que ce soit le cas. »

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