«Classé sans suite»: le musée éclaté de Claudio Magris

L’écrivain Claudio Magris
Photo: Marcos Adandia AGence France-Presse L’écrivain Claudio Magris


Trieste est depuis toujours une sorte de no man’s land installé au carrefour de trois mondes : slave, allemand et italien.

Au-dessus de cette cité cosmopolite construite entre la mer et la montagne, petite langue de terre parfaitement coincée entre l’Adriatique et la Slovénie, flotte ainsi une curieuse ambiance mitteleuropéenne. Rattachée à l’Italie en 1918 après plus de 500 ans sous l’autorité des Habsbourg, la ville a abrité des écrivains comme Rilke, Joyce, Italo Svevo et Umberto Saba.

Pour Claudio Magris, qui y est né en 1939 et qui y vit toujours, « la cité trouve son identité dans la littérature ; peut-être plus que les autres villes, elle est littérature ».

Auteur du fabuleux Danube (L’Arpenteur, 1988), journal d’une déambulation sentimentale, littéraire et historique qui nous transportait des sources du grand fleuve européen jusqu’à son embouchure de la mer Noire, Magris est depuis longtemps fasciné par les frontières. Polyglotte accompli, il semble incarner lui-même à merveille l’esprit de ce carrefour vivant de trois mondes qui s’entrechoquent.

Claudio Magris fait partie de ces romanciers européens livresques, savants et tentaculaires, capables de nous donner tour à tour des essais très personnels qui recourent à l’arsenal de la fiction ou de nous lancer au visage de gros romans érudits.

Rien d’étonnant à ce que l’écrivain italien plonge une fois encore les mains dans le ventre de l’Adriatique, pour en extraire les tripes fumantes et ensanglantées de cette ville marquée au fer de l’Histoire. Classé sans suite, son dernier roman, est ainsi fidèle à sa manière.

De famille « austrohispanobohémienne », héritière elle-même des folies de l’Histoire, fille d’une Juive et d’un soldat afro-américain, Luisa Brooks est chargée de donner vie au musée rêvé par un homme de Trieste obsédé par les armes et la guerre. Un personnage réel — Diego de Henriquez — qui dormait dans un cercueil et a passé sa vie à collectionner des armes pour créer, dès 1945, un musée destiné à documenter la guerre dans le but d’exalter la paix.

Elle essaiera de décrypter les notes à la fois confuses et lucides accumulées par l’homme. « L’atome est indivisible, mais la guerre le casse et tout saute en l’air en un instant, le son éclate dans la tête, une bombe déchire des milliards de cellules, un million de milliards de connexions pour chaque tête qui gît immobile et ensanglantée dans les rues de Trieste. Combien de milliards de milliards de cellules et de connexions comporte l’Histoire ? »

Tentative de rassembler les miettes et la ferraille de l’Histoire, lutte contre l’oubli — surtout l’oubli des horreurs et du sang versé —, depuis l’unique four crématoire nazi de la Rizerie de San Sabba à Trieste jusqu’aux fantômes de Prague en passant par l’Afrique et l’Amérique du Sud des conquistadors, Magris trace à main levée le portrait sombre d’un monde où l’innocence n’existe pas.

 

Extrait de « Classé sans suite »

La voilà, l’Histoire ; morte, immobile, arrêtée, une pierre, une géode. Et pourtant à l’intérieur tout grouille et coule, des milliards de corpuscules à une folle et inutile vitesse. Maux de tête et troubles du langage – jurons, prières et imprécations, en italien, en allemand, en slovène, en croate ; même en anglais lorsque en fin d’après-midi le 1er mai la 2e Division néo-zélandaise du général Freyberg en marche vers Trieste trouve Monfalcone occupé par les Yougoslaves qui essaient de l’arrêter et qu’on est sur le point d’en venir aux mains, shit on you.

Classé sans suite

★★★ 1/2

Claudio Magris, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, L’Arpenteur, Paris, 2017, 472 pages