(3/5) Faut-il conserver les collections de nos grands penseurs?

La bibliothèque du bureau personnel de Gaston Miron, sur la rue Saint-Joseph à Montréal, telle qu’elle se trouvait au moment du décès du poète-militant en décembre 1996.
Photo: L’Hexagone La bibliothèque du bureau personnel de Gaston Miron, sur la rue Saint-Joseph à Montréal, telle qu’elle se trouvait au moment du décès du poète-militant en décembre 1996.

Une bibliothèque personnelle raconte, par son existence même, l’histoire d’un lecteur. Ainsi, « comme on conserve un atelier d’artiste ou un laboratoire où se sont faites des découvertes, il faudrait considérer la conservation de certaines bibliothèques de nos penseurs », estime le conservateur culturel Luc Gauvreau. Chose qui se fait très peu au Québec. Que perdons-nous en laissant les bibliothèques de nos penseurs se disperser ?

Le spécialiste des bibliothèques personnelles Luc Gauvreau, qui a lutté pour sauvegarder celle du docteur et auteur Jacques Ferron, n’est pas seul à croire qu’il est valable de conserver les rayons de livres des intellectuels, comme autant de chemins et d’indices sur la construction de leur imaginaire. La Biblioteca de México l’a fait : cinq de ses salles sont consacrées à la reconstitution des bibliothèques des hommes de lettres José Luis Martinez, Antonio Castro Leal, Jaime Garcia Terrrés, Alí Chumacero et Carlos Monsiváis.

Que l’on connaisse ou non ces auteurs, on peut s’immerger dans les univers littéraires qu’ils se sont construits comme des cocons. Le parcours déambulatoire favorise la découverte patiente des sources littéraires qui ont façonné et appuyé la pensée de ces grandes figures intellectuelles. Le visiteur découvre des savants polyglottes accumulant les ouvrages en grec ancien, en latin, mais aussi en allemand, en italien ou en français, autour des ouvrages majoritairement en espagnol.

Le classement reproduit celui favorisé de son vivant par l’ancien propriétaire. Même les éditions de livres mineurs, en versions de poche parfois délabrées — un Folio de Roland Barthes, par exemple —, sont exposées telles quelles. Les espaces autonomes consacrés à ces « colecciones de escritores », comptant chacun deux ou trois pièces, accentuent le sentiment de pénétrer non seulement dans l’intimité, mais dans la pensée même de ces intellectuels mexicains.

Une histoire de lecture

« Bien sûr que les bibliothèques publiques ont toutes des espaces limités, modère d’emblée Luc Gauvreau. On ne peut et on ne pourra sauver intégralement toutes les bibliothèques personnelles dignes de perdurer. Mais on pourrait penser, plus souvent, à une salle consacrée aux catalogues ; et penser à la possibilité de faire une captation en trois dimensions d’un écrivain dans sa bibliothèque », qui pourrait être reprojetée ensuite.

Car pour le spécialiste, réfléchir au Québec « la conservation de certaines bibliothèques de nos penseurs » doit se faire « en les imaginant comme des lieux de savoir — pas seulement comme une collection matérielle —, et en misant sur la relation aux livres qu’entretient un lecteur ; en la pensant comme une histoire de lecture, en fait ».

Pour l’instant, les rares bibliothèques personnelles qui sont gardées ne sont accessibles en général, aux fonds des réserves, qu’à ceux qui connaissent les voies, chasse aux trésors, des archives. Leur conservation est pensée d’abord pour les chercheurs.

M. Gauvreau donne en exemple une part de la bibliothèque du poète Gaston Miron, acquise par Bibliothèque et Archives nationales du Québec. « Sa caractéristique, c’est qu’au fil du temps Miron a reçu des centaines, sinon des milliers de livres dédicacés par des poètes. Sa bibliothèque est certes conservée matériellement, rue Viger à Montréal, mais elle n’est pas intégrée au site de BAnQ. » Ni croisée à la collection publique. Alors qu’avec une simple étiquette, un lecteur empruntant par hasard un livre de poésie dans la collection publique pourrait apprendre que « Ce titre fait partie de la collection Gaston Miron », être, peut-être, ému que son parcours de lecteur croise celui du poète-militant, et de là suivre d’autres de ses abracadabrantes lectures. Un lien Internet pourrait, lorsqu’il y a lieu, mener aux dédicaces écrites pour le poète. Simple. Efficace.

L’historien et professeur émérite de l’Université McGill Yvan Lamonde rappelle de son côté que l’inventaire, première étape de la conservation des bibliothèques personnelles, est une pierre essentielle de la mémoire trop souvent omise. « Si Jacques Godbout décide de donner sa bibliothèque à BAnQ ou au Cégep de Saint-Laurent, illustre l’auteur de Lire au Québec au XIXe siècle (Fides), ils vont d’abord lui demander la liste des ouvrages qu’elle contient. Parce qu’ils vont prendre seulement les titres qu’ils n’ont pas déjà. L’inventaire permettra de savoir ce que Godbout a lu, même si sa bibliothèque finit fragmentée entre une bibliothèque publique et des librairies de seconde main de l’avenue Mont-Royal. C’est le processus : faites-nous une liste, on va prendre seulement ce qui nous intéresse. »

Et il n’est pas dit, ajoute M. Lamonde, que les titres acceptés échapperont aux élagages réguliers des bibliothèques, qui se débarrassent des livres qui n’ont pas été empruntés, selon leurs politiques, depuis deux, cinq ou sept ans. « Il y a des limites à la conservation qui se fait même en bibliothèque publique », explique le spécialiste, parce que l’espace comme les ressources y sont limités, et non infiniment extensibles.

Vieilles bibliothèques virtuelles

D’où l’importance d’utiliser les nouvelles technologies, estime Luc Gauvreau, qui permettent de conserver une trace du classement — ou du chaos — adopté par le lecteur, des petits objets fétiches qui ornent les tablettes, de ce qui est à vue ou caché. « C’est intéressant de voir de visu que Pierre Perrault rangeait ses Voyages au Canada de Jacques Cartier à côté de ceux de Samuel de Champlain, et que Ferron avait ce même rayon de textes de la Nouvelle-France. »

Dans un monde idéal, on pourrait aller jusqu’à conserver les annotations faites aux livres, comme l’a fait la Marshall McLuhan Library à l’Université de Toronto, recensant même les griffonnages que le théoricien a laissés dans les quelque 6 000 ouvrages qui l’ont guidé. « Je pense que la figure du lecteur rend les oeuvres, les documents, les livres, les artefacts vivants. Quand on sait que quelqu’un a aimé ces documents, les a ramassés, collectés, lus, commentés, on y est plus sensible. Parce que je bouquine, je peux vous dire que Jacques Brault a déjà commencé à se départir de sa bibliothèque. Celle du costumier François Barbeau a été vendue, sans inventaire ni catalogue. Pensez à celles de Jacques Dufresne, de Denis Vaugeois, de Nicole Brossard ; imaginez Jean-Claude Germain, excellent conteur, se promener à travers ses sept bibliothèques — policier, théâtre, dictionnaires, histoire, etc. — et nous en parler… »

Qui devrait prendre en charge de tels projets ? Cette question, celle de l’intégration d’une collection privée aux collections publiques, est aussi un des enjeux de la conservation des bibliothèques personnelles.

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Léguer sa bibliothèque

Les belles bibliothèques personnelles ne sont pas l’apanage des seuls penseurs ou personnalités publiques. De grands lecteurs et des collectionneurs monomaniaques se cachent aussi chez tout un chacun. Pas facile pour ceux-là, ou leurs héritiers, de léguer leur bibliothèque. Daniel Chouinard, bibliothécaire aux acquisitions et à la préservation des collections patrimoniales à BAnQ, reçoit régulièrement des propositions. « En règle générale, nous sommes très sélectifs, indique-t-il au Devoir, soit parce que nous possédons déjà une bonne partie des ouvrages proposés, soit parce que ce ne sont pas des ouvrages qui répondent aux critères de la Collection patrimoniale ou de la Collection universelle. Dans la mesure du possible, nous essayons de réorienter ces propositions, parfois vers des libraires susceptibles d’être intéressés, ou vers d’autres institutions, selon le sujet. Je dois aussi parfois expliquer qu’il n’est pas réaliste de penser qu’on trouvera preneur pour l’ensemble d’une collection. Il faut la plupart du temps accepter qu’elle soit dispersée afin que les livres aient une seconde vie. »

Chacune des bibliothèques du réseau de la Ville de Montréal se réserve le droit d’accepter ou de refuser les dons selon sa convenance. Toutefois, précisait la relationniste Linda Boutin, ces bibliothèques « reçoivent plutôt des dons en petites quantités, parfois d’une centaine de documents, en particulier lors de la période des déménagements d’été ». Une source interne préférant conserver l’anonymat soulignait à quel point la question des dons aux bibliothèques publiques est délicate, car les donateurs veulent souvent un reçu d’impôt, pour lequel il faut faire évaluer la collection ; et cette évaluation coûte quelques centaines de dollars qui ne pourront être dépensés pour des achats de livres spécifiques aux besoins des lecteurs de la bibliothèque.
3 commentaires
  • Josée Duplessis - Abonnée 4 janvier 2018 10 h 11

    Poser la question c'est y répondre. C'est important que les livres consultés par les grands penseurs soient protégés. Ne serait-ce que les références si il y a un manque de place.

  • Yves Lever - Abonné 4 janvier 2018 14 h 11

    Il faut élaguer...


    J'ai une assez bonne bibliothèque pour ce qui concerne le cinéma (je l'ai enseigné toute ma vie) et beaucoup d'œuvres essentielles en histoire générale. Mais je n'ai jamais été fétichiste du papier. Entré dans mon quatrième quart de siècle de vie, je sens le besoin d'élaguer, de préparer doucement ma sortie, comme m'avait dit le cinéaste Pierre Patry quelques mois avant de mourir.

    Ma bibliothèque n'a aucune valeur de conservation. À peu près tous les ouvrages qui s'y trouvent sont disponibles au centre de documentation de la Cinémathèque, à la Grande Bibliothèque et dans bien des bibliothèques publiques, où elles sont disponibles à n'importe quel curieux. En faire un coin de musée n'aurait aucun sens. Les quelques notes que j'ai écrites en marge n'ont de valeur que dans mes souvenirs. Un collègue de l'enseignement du cinéma me disait récemment qu'il voulait donner une grande partie de sa bibliothèque, mais que personne n'en voulait, pas même les professeurs de cinéma…

    Même pour les grands auteurs – je pense à Miron, dont parle l'article – je ne crois pas qu'il faille tout conserver de leur bibliothèque, à part ce qui contient des notes spéciales ou des dédicaces significatives. Un bon inventaire, puis un catalogue rendu public suffisent pour savoir quel est l'univers livresque qui a nourri leur esprit, car on toujours un fils de ses lectures. N'oublions pas que les seules personnes qui peuvent s'intéresser à ce type de démarche sont des intellectuels qui connaissent probablement toutes les œuvres.