Alexander von Humboldt, ce maître du vivant

Humboldt et ses compagnons au Cayambe, un volcan des environs de Quito
Photo: Éditions Noir sur blanc Humboldt et ses compagnons au Cayambe, un volcan des environs de Quito

Il fut un temps, aux XVIIIe et XIXe siècles, où l’explorateur, naturaliste et géographe allemand Alexander von Humboldt était une célébrité. Sa vision de la nature, lui qui parla pour la première fois d’un grand « réseau du vivant », ses travaux innombrables, sa personnalité insatiable et volubile faisaient sensation de l’Europe à l’Amérique. Aujourd’hui reléguée au relatif anonymat des atlas, sa pensée fondatrice est rallumée avec un souffle extraordinaire par l’écrivaine et historienne Andrea Wulf dans L’invention de la nature, un essai biographique très documenté qu’il faut lire comme une aventure en soi.

Le voyage comme révélation


Né en Prusse en 1769 dans une famille fortunée, Alexander von Humboldt se distingue dans sa jeunesse de son frère studieux par son envie d’explorer. Dans leur maison de campagne, il récolte et dessine des insectes, des roches, des végétaux — ce qui lui vaut le surnom de « petit apothicaire ». Il ne sait pas, alors, que sa fascination pour la nature et le voyage sera sa vie. « Il y a en moi une force, écrira-t-il, qui me donne souvent l’impression que je perds la tête. »
 

Grâce à un confortable héritage, Humboldt se met dès 1796 à préparer sa première expédition. Mais son départ se fera attendre — la faute, raconte fort habilement Andrea Wulf, aux guerres navales, aux tractations politiques et au pouvoir tentaculaire de la religion, qui voit la science comme une négation de Dieu. Préparer une expédition, à l’époque, avait parfois tout de la guerre d’usure.


Quand Humboldt arrive enfin en Nouvelle-Grenade (dans l’actuel Venezuela), c’est la révélation. Son étude de la jungle épaisse et fourmillante, sa descente de l’Orénoque en pirogue avec de fragiles instruments de mesure, mais surtout sa difficile ascension du volcan Chimborazo lui révèlent sa théorie sur l’unité de la nature, selon laquelle « tout [est] relié comme par “des milliers de fils”». Son célèbre Naturgemälde, ou « tableau physique », est l’illustration de ce réseau infiniment complexe des phénomènes naturels, sorte de relief indubitable du monde.

Le reste de sa vie scientifique sera à l’avenant. Inventeur des isothermes, découvreur de l’équateur géomagnétique, grand comparatiste, Humboldt évoquera pour la première fois que des changements climatiques pouvaient être induits par l’activité humaine. Chose fort risquée, le naturaliste dénoncera aussi la colonisation et l’esclavage dont il avait été témoin en Amérique du Sud, ce qui poussera la Couronne britannique à lui fermer la porte des Indes, à son plus grand désarroi.

Une pensée en héritage

Photo: Éditions Noir sur blanc D’après Humboldt, cette illustration était une très fidèle représentation de la bibliothèque de son appartement d’Oranienburger Straße à Berlin.

De son vivant, mais aussi après sa mort, Humboldt a suscité chez ses pairs une admiration parfois proche de la vénération. Une telle passion animait le naturaliste, d’ailleurs transmise dans ses écrits précis et lyriques, qu’une sorte de frénésie s’emparait de ses lecteurs, interlocuteurs et amis. On ne s’étonne donc pas qu’Andrea Wulf s’attarde, dans les derniers chapitres de l’ouvrage, aux travaux basés sur les multiples théories de Humboldt — qui ont connu leur apogée peu avant sa mort dans l’immense Cosmos.

Cette recension est exhaustive : la théorie de l’évolution de Charles Darwin, la nature solitaire du Waldend’Henry David Thoreau, le traité argumentaire Man and Nature de George Marsh contre l’industrialisation et la destruction de la nature, les notions d’écologie et de « religion de la nature » introduites par Ernst Haeckel, le militantisme de John Muir pour la préservation de l’environnement aux États-Unis sont remis dans le contexte de leur éclosion, en ligne directe avec la vision humaniste de leur prédécesseur.

Et Humboldt, aujourd’hui ? « C’est comme si ses idées étaient devenues si courantes qu’il était disparu derrière leur évidence », écrit Andrea Wulf. On peut toutefois attester que L’invention de la nature rétablit avec une rare virtuosité une partie de ce déséquilibre. En laissant, au passage, un grand sentiment de responsabilité vis-à-vis de la nature, cette formidable chose vivante et unie devenue si fragile.

Extrait de « L’invention de la nature »

Le but réel du voyage, disait-il, était de découvrir comment « toutes les forces de la nature s’enchaînent et s’entrecroisent » — c’est-à-dire de quelle manière la nature, organique et inorganique, entre-t-elle en interaction. L’homme doit s’efforcer d’atteindre « ce qu’il y a de bon, et de grand », écrivait Humboldt dans sa dernière lettre d’Espagne, « le reste dépend du destin ».

 

Principaux ouvrages de Humboldt

Essai sur la géographie des plantes (1807). Ce premier livre publié à son retour d’Amérique du Sud expose ses idées sur la distribution géographique des plantes et le réseau du vivant. Son fameux « Tableau physique » y apparaît.

Tableaux de la nature (1808). Cette succession d’observations scientifiques mêlant récit de voyage, poésie et analyse scientifique restera l’ouvrage le plus populaire du naturaliste — et son préféré.

Vue des Cordillères et monumens des peuples indigènes de l’Amérique (1810-1813). Abondamment illustré, cet ouvrage explique le milieu naturel de même que les peuples et les civilisations rencontrées par le scientifique en Amérique latine.

Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent (1814-1831). Inachevé, ce récit en plusieurs tomes relate pas à pas le voyage de Humboldt en Amérique latine, où il était accompagné du botaniste français Aimé Bonpland.

Cosmos (1845-1862). Cette oeuvre, celle de sa vie, sur laquelle il travailla plus de 20 ans, est un vaste traité en cinq tomes sur les étoiles, les volcans, les plantes, les humains, la science et l’histoire de l’humanité.

L’invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt

★★★★ 1/2

Andrea Wulf, traduit de l’anglais par Florence Hertz, Noir sur Blanc, Lausanne, 2017, 640 pages