Margaret Atwood, romancière de l’année 2017

Il y a quelques jours, le quotidien «USA Today» a qualifié la romancière originaire d’Ottawa d’«auteure d’un mouvement», en la faisant entrer dans sa liste des dix personnes ayant eu «le plus d’impact dans le secteur culturel cette année».
Photo: Chris Young La Presse canadienne Il y a quelques jours, le quotidien «USA Today» a qualifié la romancière originaire d’Ottawa d’«auteure d’un mouvement», en la faisant entrer dans sa liste des dix personnes ayant eu «le plus d’impact dans le secteur culturel cette année».

Des chiffres pour une femme de lettres : en 2017, 13 000 papiers publiés dans la presse mondiale ont mentionné le nom de Margaret Atwood, soit 7 fois plus que l’année précédente.

Depuis 1985 et la publication de son récit dystopique The Handmaid’s Tale — traduit deux ans plus tard en français avec pour titre La servante écarlate —, la romancière canadienne, malgré une production littéraire dense et variée, n’était rien de plus qu’une auteure parmi tant d’autres. L’année 2017 en a fait la romancière de l’année, un titre que confirme et que lui décerne d’ailleurs le cahier Lire du Devoir dans ce dernier numéro de l’année.

« Margaret Atwood exprime mieux que n’importe quel autre romancier l’état d’esprit et particulièrement les peurs de notre époque, résume en entrevue au Devoir Greg Claeys, professeur à la Royal Holloway de l’Université de Londres. L’homme est un spécialiste la pensée politique, tout comme de l’oeuvre d’Atwood. Il a signé cette année l’essai Dystopia : A Natural History (Oxford University Press). L’arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis [au début de 2017] a surligné, mais a également nourri les inquiétudes quant à la misogynie, à l’abus du pouvoir politique et aux risques d’une mauvaise utilisation de la technologie, des thèmes clefs dans la plupart de ses romans dystopiques ».

Le mouvement d’une résistance

Photo: Hulu Une scène de «La servante écarlate»

Il y a quelques jours, le quotidien populaire américain USA Today a qualifié la romancière originaire d’Ottawa d’« auteure d’un mouvement », en la faisant entrer dans sa liste des dix personnes ayant eu « le plus d’impact dans le secteur culturel cette année ». Elle y côtoie le rappeur révolutionnaire Kendrick Lamar ou encore l’actrice américaine Rose McGowan, qui a accusé publiquement le producteur américain Harvey Weinstein. Le mouvement en question ? Celui d’une résistance, d’une prise de conscience, mis en marche par l’adaptation télévisée, avec un immense succès, de son Handmaid’s Tale, mais aussi, par celle plus récente d’Alias Grace, auxquelles il est possible d’ajouter la traduction en français cette année de son The Heart Goes Last, devenu C’est le coeur qui lâche en dernier (Robert Laffont).

La première plonge au coeur d’une théocratie totalitaire où les femmes fécondes sont devenues des objets tenus dans une insoutenable soumission, la seconde, basée sur un roman datant de 1996, explore le drame de Grace Marks, servante irlandaise accusée dans le Canada du 19e siècle du meurtre de son « maître » et de la gouvernante, alors que son dernier roman trace, lui, les contours d’une société modèle qui met son hypertechnologie au service d’un contrôle social visant à combattre la violence et le chômage.

L’abus, l’oppression sournoise, la manipulation, les dogmes mis au service de l’asservissement des masses, les rapports sexuels non consentis, l’environnement malmené y convergent. Ces thèmes répondent aux tweets quotidiens d’un président qui fait rimer singularité avec vulgarité et font également écho au mouvement #MeToo (#MoiAussi), qui a pris son envol après l’affaire Weinstein — ce producteur d’Hollywood tombé sous le poids de ses viols et agressions — ou aux appels à la prudence sans cesse renouvelés par le lanceur d’alerte Edward Snowden.

Margaret Atwood exprime mieux que n’importe quel autre romancier l’état d’esprit et particulièrement les peurs de notre époque

Les univers dystopiques de Margaret Atwood, « nous rappellent que la nature humaine tend à nous conduire dans la mauvaise direction, contre nos propres intérêts, et qu’il est préférable d’en avoir conscience et de s’en préoccuper », lance Nathalie Cooke, professeure au Département d’anglais de l’Université McGill et auteure de deux livres sur Margaret Atwood et son oeuvre. « C’est une leçon de vie fondamentale qu’il est important de nous répéter sans cesse ».

« Mes romans d’anticipation sont fermement enracinés sur Terre et ne contiennent aucun élément qui soit purement inventé, expliquait la principale intéressée en septembre dernier dans les pages du Figaro. Dans La servante écarlate, il n’existe rien qui n’ait pas de précédent dans l’Histoire, et les robots sexuels de C’est le coeur qui lâche en dernier sont en voie d’être créés », a-t-elle ajouté, justifiant ainsi sa symbiose évidente avec le présent, symbiose que l’année 2017 et la transposition de composantes fortes de son oeuvre au petit écran sont venues révéler.

Photo: John MacDougall Agence France-Presse L’année 2017 en a fait la romancière de l’année, un titre que confirme et que lui décerne d’ailleurs le cahier Lire du «Devoir» dans ce dernier numéro de l’année.

« Son approche littéraire est très réaliste, dit Greg Claeys. Elle puise dans les développements scientifiques et technologiques existants, sans amener cet imaginaire dans le champ de la science-fiction, mais plutôt en les tenant dans les frontières du possible ».

Raconter les travers du présent en se projetant dans le futur proche : Margaret Atwood le fait très bien, mais elle le fait aussi dans une époque où le monde, plus qu’avant, croit Nathalie Cooke, est de plus en plus disposé à l’entendre. « Il est désormais admis qu’une bonne mise en récit (storytelling) peut prendre différentes formes et différents formats, dit-elle. Nous apprécions cette variété » dans laquelle Margaret Atwood trouve aisément sa place, elle qui a exploré la poésie autant que la fiction dans une multitude de genres et de style, la bande dessinée ou la littérature jeunesse. Cette année, l’univers pour enfant Wandering Wenda, qu’elle a créé, a été porté au petit écran de CBC. La romancière s’est illustrée aussi dans le champ de la bande dessinée avec Angel Catbird, une histoire de superhéros qu’elle scénarise.

« Nous sommes plus réceptifs à cette grande variété de contenus dans une variété de formats, poursuit l’universitaire montréalaise, et par le fait même à la qualité de la mise en récit de Margaret Atwood dans le large spectre créatif qui est le sien », particulièrement lors d’une année où les tensions, les doutes, les peurs et les angoisses ont fait du divertissement un espace de réconfort pour survivre au présent.

« Sa capacité à captiver, à provoquer, à divertir tout en faisant réfléchir est certainement une très grande qualité qui justifie qu’on lui attribue le titre de romancière de l’année », conclut-elle.


Bien plus que quelques titres

La romancière canadienne est bien plus que les quelques titres qui l’ont projetée au-devant de la scène cette année. Quels bouquins lire l’année prochaine pour s’en convaincre ?

Sa poésie, qui est très sous-estimée, « bien qu’elle soit au fondement de ses univers romanesques », répond la professeure de lettres Nathalie Cooke. Le cercle vicieux (Prise de Parole), traduction en 2000 du recueil The Circle Game, publié en 1964, en fait partie. Avec compassion, l’auteure y sonne l’alarme sur le risque que fait peser autant l’amour aveugle en la technologie que l’affirmation des identités dans des environnements sociaux qui malmènent la notion de confiance. Politique du pouvoir (Power Politics, 1971), lui, explore les limites du langage pour décrire l’expérience de femmes faibles opposées à la force des hommes.

Une trilogie, des romans...
Une trilogie, celle composée de Le dernier homme (Oryx and Crake, 2003), Le temps du déluge (The Year of the Flood, 2009) et MaddAddam (2013), dans laquelle les catastrophes naturelles laissent des sociétés se reconfigurer comme des maladies auto-immunes pour ceux et celles qui les composent. Marchandisation excessive, culte de l’argent, spiritualité détournée, tout est en place pour raconter ce pire dans lequel la romancière nous invite à ne pas tomber.

Deux romans. La femme comestible, traduction de son premier roman The Edible Woman, publié en 1969, qui, alors que le discours féministe se fonde, sonde la santé du couple et du mariage dans des environnements où l’humain est réduit à l’état de consommateur. Et L’oeil-de-chat (Cat’s Eye, 1988), où, depuis Toronto, une artiste peintre passe par ses souvenirs d’enfance pour tracer les contours d’un monde où les femmes doivent parfois faire preuve d’injustice comme moyen de défense.

Et un livre pour enfant
Un livre pour enfant. Tout là-haut dans l’arbre (Rue du monde), écrit en 1978 avec pour titre Up in the Three, un conte faussement naïf où la solidarité est opposée au risque que certains esprits mal intentionnés font peser sur l’harmonie et le vivre-ensemble.