«La légende des montagnes qui naviguent»: tours et détours de Paolo Rumiz

Rumiz a voyagé à pied, à vélo, mais aussi à bord d’une vieille Fiat Topolino.
Photo: Jean-Pierre Clatot Agence France-Presse Rumiz a voyagé à pied, à vélo, mais aussi à bord d’une vieille Fiat Topolino.


Qu’il descende le cours du Pô ou roule à vélo jusqu’à Istanbul à travers les Balkans, il ouvre grand les yeux et les oreilles, cherche partout à débusquer des histoires.

Né à Trieste en 1947, journaliste à La Repubblica, longtemps reporter de guerre et spécialiste reconnu des Balkans, où il a notamment couvert tous les conflits qui ont secoué l’ex-Yougoslavie, Paolo Rumiz est aujourd’hui considéré comme le meilleur écrivain voyageur de la péninsule italienne.

Auteur d’une douzaine de livres (L’ombre d’Hannibal, Aux frontières de l’Europe, Le phare, voyage immobile), avec méthode et sans en avoir l’air, il fait parler les taiseux, gratte l’authentique sous les dorures en toc, recherche les vestiges enfouis, les villes mortes, les chemins non balisés et les lieux qui ne figurent pas dans les guides officiels.

Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Paolo Rumiz

Et c’est ce qu’il fait une fois de plus avec brio dans La légende des montagnes qui naviguent, nouveau slalom géant au milieu de son terrain de jeu préféré, l’Europe. Entre le printemps 2003 et l’été 2006, des Alpes aux Apennins (la chaîne de montagnes qui scindent l’Italie sur mille kilomètres du nord au sud), sur plus de 8000 kilomètres, Rumiz a voyagé à pied, à vélo, mais aussi à bord d’une vieille Fiat Topolino — le même modèle que celui utilisé par Nicolas Bouvier au cours de son mythique voyage vers l’Asie centrale au début des années 1950.

Comme le voyage, le récit sera lui aussi tout en zigzags. « La ligne droite, c’est la galère. Elle te pousse à aller vite. Le virage s’adapte aux muscles de la terre. »

À la suite de l’historien Fernand Braudel, Rumiz croit que la Méditerranée est une mer de montagnards, « un espace peuplé de bergers devenus capitaines de vaisseau ». Naviguant à vue, il s’engouffre ainsi sur les traces d’ours voyageurs, de villages dépeuplés, de chansons mortes, de catastrophes écologiques passées ou à venir.

Et à l’autre extrémité, au bout de tous les tours et détours du voyage, le mal des transports fait son chemin chez Rumiz. Le proche et le lointain en viennent presque à se confondre. « Où suis-je ? La Grèce a disparu ; je suis du côté de Samarcande, ou peut-être à Karachi, dans la région la plus infernale du Pakistan. J’ai les yeux rougis par la poussière, comme un chamelier qui vient de traverser le désert iranien. Après des dizaines de milliers de tournants, je me sens si loin de chez moi qu’en prenant mon petit-déjeuner, je suis abasourdi d’entendre parler ma langue aux tables voisines. »

Entre vagabondage, colère et poésie, La légende des montagnes est un livre dense et passionnant, où se dessine la silhouette d’une Italie de légende qui vibre encore des milliers de destins qui ont fait battre son coeur.

Extrait de «La légende des montagnes qui naviguent»

« Je ne connais pas d’autre nation qui assiste aussi passivement à la mort des lieux. On le voit déjà à la signalétique, à la manière dont les panneaux des villages s’entremêlent à ceux des hypermarchés. Les hameaux, les collines, les ruisseaux perdent leur nom, dernier bastion de l’identité. L’économie a remplacé la topographie, les pages jaunes la carte géographique. »

La légende des montagnes qui naviguent

★★★★

Paolo Rumiz, traduit de l’italien, Arthaud, Paris, 2017, 464 pages