«Cantique de l’acacia»: éloge de la lenteur

Comme ces réfugiés togolais en déplacement forcé, les femmes du Cantique de l'acacia ont dû fuir leur pays.
Photo: Issouf Sanogo Agence France-Presse Comme ces réfugiés togolais en déplacement forcé, les femmes du Cantique de l'acacia ont dû fuir leur pays.


Sur une île, au large du Ghana, des femmes pratiquent l’art immémorial de rêver les enfants. Des siècles plus tard, au pied d’un acacia, Grace, mystérieuse matriarche, devineresse et guérisseuse aux neuf vies, révèle à sa petite fille Joyce les secrets de sa venue au monde, lui transmettant au passage le « chaotique savoir d’être femme ».

Dans Cantique de l’acacia, son cinquième roman, l’écrivain togolais Kossi Efoui célèbre la mémoire et l’expérience du vécu de trois générations de femmes poussées à la fuite par la répression et la colonisation des esprits et des territoires qui ont défini l’Afrique du XXe siècle.

Des plus anciennes légendes à l’Afrique du futur, la prose de l’auteur rend palpables les déchirures, les oiseaux rieurs, les couleurs, la chaleur humaine et l’indescriptible désordre qui définissent le peuple et le continent.

À bord d’une barque de fortune, Joyce, sept ans, fuit les émeutes de la faim qui ravagent son Togo natal. Après une longue dérive, elle trouve finalement réconfort dans les bras d’Io-Anna, une mère en deuil de ses deux enfants mort-nés.

Sa fuite n’est pas sans rappeler la crise migratoire actuelle. « Des embarcations faites pour contenir à peine vingt, trente, soixante-dix personnes et qui en transportaient cinquante, cent, deux cents, mais pour être plus précis, il faudrait compter le double, car chaque passager embarquait sur ses épaules un personnage qui n’a pas besoin de payer, sa propre mort. »

Dans ce roman au goût de mythe, Kossi Efoui, qui a lui-même quitté son pays en 1990, transmet des fragments de contes et d’échos provenant autant d’un passé ancré dans l’histoire que d’un futur imaginaire. Il laisse toutefois le soin au lecteur d’en recoller les morceaux.

Sous les acacias, Joyce apprend que sa mère, Io-Anna, a elle aussi rejeté son passé. Reniant père et mère, elle s’est échappée d’un système patriarcal qui avait voulu vendre sa main au meilleur prix. Sur la motocyclette de son amant, elle est partie vers la promesse d’un avenir meilleur, le cœur animé du courage de vivre.

Des années plus tard, devenue adulte et forte des récits d’émancipation de sa famille adoptive, Joyce affronte les vestiges de son enfance en retournant dans un Togo projeté en 2021. Elle y devient une témoin privilégiée de la « course aux ossements », nom donné à une révolution qui mène la jeunesse dans les rues pour exiger justice pour les massacres qu’ont subis leurs aînés.

Véritable éloge de la lenteur, le roman d’Efoui ne manque pas de se moquer de l’époque moderne, de ses raffineries de pétrole et d’huile de palme qui détruisent l’essence de la vie, de sa technologie et de son rythme incessant qui nous contraint à toujours regarder devant.

Ancré dans un univers où les collines et les animaux sont dotés d’une âme et où l’homme respire à l’unisson avec la nature, Cantique de l’acacia est une suite de contes inspirés de la plus pure tradition orale, impossibles à saisir dans leur entièreté. Au cœur de chaque chapitre, le passé et le présent se bousculent, au rythme de digressions qui ne révèlent que des parcelles de la réalité et de la pensée des personnages. Un livre qui force à apprécier le temps présent, sans jamais perdre de vue d’où l’on vient.

Cantique de l’acacia

★★★★

Kossi Efoui, Éditions du Seuil, Paris, 2017, 288 pages