Disparition de Ronit Matalon, romancière au ton libre

La romancière Ronit Matalon dénonçait dans les médias l’occupation par Israël de la Cisjordanie. 
Photo: Capture d'écran La romancière Ronit Matalon dénonçait dans les médias l’occupation par Israël de la Cisjordanie. 

La romancière Ronit Matalon, figure majeure de la littérature israélienne, connue pour sa liberté de ton et sa radicalité formelle, est morte jeudi matin à l’âge de 58 ans des suites d’un cancer, a annoncé le quotidien Haaretz,pour lequel elle avait travaillé plusieurs années. La veille de sa disparition, sa fille Tayla recevait en son nom le fameux prix Brenner de l’Association des écrivains hébreux pour son dernier roman And the Bride Closed the Door.

Née en 1959 à Ganei Tikva, non loin de Tel-Aviv, Ronit Matalon était la fille d’immigrants égyptiens arrivés en 1949, au lendemain de la création de l’État d’Israël. Au bout de quelques années, son père, Felix, d’origine aristocratique, abandonne la famille avant sa naissance, ne voulant pas vivre en Israël comme un juif oriental marginalisé par les Ashkénazes, qui dominaient alors la vie politique et économique du pays, selon le magazine américain World Literature Today, qui avait interviewé l’auteure israélienne en 2015. « Il a été un extralucide concernant la maladie de la société israélienne et son nationalisme mortifère, cette machine à exclure tout ce qui est lié à la culture arabe », disait-elle aussi de son père lors d’une rencontre avec Le Monde en août 2012. Sa mère, Ama, issue d’une riche famille du Caire, a trimé comme femme de ménage pour subvenir aux besoins de ses trois enfants et de sa propre mère. Chez elle, on parlait arabe, français et hébreu. Ils habitaient dans un quartier pauvre des faubourgs de Petah Tikva, dans les environs de Tel-Aviv.

Le plus fidèle à ma mémoire

Dans son roman le plus autobiographique, le premier traduit en français par Rosie Pinhas-Delpuech, Le bruit de nos pas (Stock « Cosmopolite », 2012), elle raconte un huis clos d’une famille d’immigrés juifs égyptiens dans « la baraque », un genre de préfabriqué dans la lointaine banlieue de Tel-Aviv, parmi les ronces et le sable, bien après le terminus du bus. Tout est vu à hauteur d’enfant, et donc sans jugement politique, sociologique ou psychologique, pour montrer les difficultés d’intégration en Israël d’une famille juive égyptienne. Le bruit de nos pas, paru en 2008 en Israël, formé de chapitres courts aux fins abruptes, a été récompensé du prix Bernstein 2009 du meilleur roman original et du prix Alberto-Benveniste 2013. « J’ai essayé d’être le plus fidèle à ma mémoire, disait-elle à World Literature Today. C’est pour cette raison que le roman est si fragmenté. »

C’est à 18 ans, quand diagnostiquée d’une tumeur au poumon qui l’oblige à rester alitée de nombreux mois, que Ronit Matalon commence à écrire. Elle rédige ses premières nouvelles tout en étudiant la littérature et la philosophie à l’Université de Tel-Aviv, puis devient journaliste à la télévision avant de rejoindre le quotidien Haaretz, couvrant la Cisjordanie et Gaza de 1986 à 1993 pendant la première intifada. En 1992, elle publie son premier livre, Strangers at Home, suivi en 1994 d’un livre pour la jeunesse, A Story that Begins with a Snake’s Funeral, qui sera adapté à l’écran. Elle continue à publier tout en enseignant la littérature comparée et hébraïque à l’Université de Haïfa et l’écriture de scénarios à la prestigieuse école de cinéma Sam-Spiegel à Jérusalem. En 2000 paraît Sarah Sarah, sur le sort fait aux populations palestiniennes, construit en flash-back. En 2012, elle écrit A Romance in Letters avec Ariel Hirschfeld, son partenaire depuis 2012. Puis suivent une pièce, Girls Who Walk in their Sleep (2015), et son dernier livre, And the Bride Closed the Door (2016). Dans celui-ci, son personnage Margie refuse de quitter sa chambre le jour de son mariage, disant seulement « non », au désespoir impuissant de ses proches. Le livre porte un regard burlesque sur la société israélienne contemporaine.

Voix féministe et orientale

Son premier roman paru à Tel-Aviv en 1995, De face sur la photo, a été traduit chez Actes Sud en 2015. Il tourne autour d’un séjour que la narratrice, Esther, 19 ans, fait au Cameroun, chez l’oncle Cicurel, le frère de sa mère. Lui n’a jamais vécu en Israël est passé directement de l’Égypte à l’Afrique francophone. Le livre est plein de photos de sa famille, insérées au début de chaque chapitre : l’oncle Cicurel à Brazzaville en 1955, le grand-père Jaco à la gare du Caire en 1946, la mère dans le jardin de Tel-Aviv… « La narratrice décrit les photos comme autrefois à sa grand-mère aveugle. L’écriture de Ronit Matalon est précise et sensible, elle mêle de manière inextricable l’intime et ce qui relève de la destinée collective », écrivait Libération, à la sortie du livre.

Connue comme une voix féministe et orientale importante dans la littérature hébraïque contemporaine, et une activiste sociale et politique, Ronit Matalon dénonçait dans les médias l’occupation par Israël de la Cisjordanie. Après une entrevue au Monde en janvier 2016, elle avait été la cible de critiques dans son pays après avoir affirmé : « Nous vivons aujourd’hui sous un régime d’apartheid. Comment qualifier cela autrement quand nous construisons des routes réservées aux juifs ? Rien de ce qui se passe aujourd’hui n’était absent à l’origine de l’État d’Israël, en 1948. Il y a toujours eu une lutte sur l’identité de ce pays. Dans son ADN, Israël me fait penser aux sociétés fondamentalistes. »

1 commentaire
  • Hubert Laforge - Abonné 29 décembre 2017 09 h 19

    En deuil ...

    Fleur, fanée trop vite, épanouie (comme nombre d'autres heureusement) malgré le terreau fratricide de sociétés victimes de livres 'saints' autoproclamés.