Habiter la boîte aux lettres et la vie

Le projet est aussi une façon de faire connaître les mots d’ici, d’agrandir le lectorat.
Photo: iStock Le projet est aussi une façon de faire connaître les mots d’ici, d’agrandir le lectorat.

L’idée est toute simple : un poème par mois, une enveloppe « dans la boîte aux lettres désertée ». Le genre d’idées qui aurait pu rester lettre morte longtemps avant d’en arriver à l’odeur de la colle à rabat et à la texture du papier. Sa concrétisation, pas tout à fait un « eurêka ! », mais plutôt une douce envie de lenteur qui s’est installée chez Mathilde Grenier.

Elle a démarré le collectif derrière Poésie postale en prenant appui dans la correspondance entretenue avec une amie d’enfance, Anaïs Elboujdaïni. « Notre amitié s’est développée dans la correspondance et la poésie. On faisait un peu Moyen Âge en jouant des personnages dans nos lettres. On se laissait des mots dans nos pupitres, dans nos casiers au secondaire », relate Mathilde.

L’épistolaire de leur amitié a survécu à la compression extrême des distances par les moyens de communication les plus rapides de tous les temps. Incompressible donc, cet appétit pour matérialiser l’échange sur papier, entre Anaïs, à Vancouver, et Mathilde, à Montréal.

L’amour des mots a surtout alimenté cette petite résistance à la désertion des boîtes aux lettres et le désir de repeupler celle des autres, surtout « de choses qui ne sont pas immédiates ». Twitter n’engendrant que rarement des haïkus et les courriels, bien souvent qu’une prose lassante, il fallait faire surgir l’imprévisible plutôt que l’instantané : « Tu sais que tu vas recevoir quelque chose, mais tu ne sais pas exactement quand. Tu l’attends sans pouvoir prévoir. Quand tu la reçois, c’est un moment où tu vas te poser et prendre quelques minutes pour lire, même si tu es pressé. C’est un moment de magie, tu restes hors du temps », espère Mathilde Grenier.

Ce genre de services intangibles que rend la poésie, en contrepoint aussi au courrier trop utile, à cet « usuel » de l’enveloppe à fenêtre, aux adresses préimprimées. « Il me semble que j’ai envie de recevoir autre chose qu’une facture », illustre la jeune femme.

Se répandre en mots

Trois poètes ont pour l’instant trempé la plume dans l’encre (ou tapoté leur clavier) pour tenter l’expérience : Zéa Beaulieu-April, Charles Dionne et Joséphine Bacon. Les autres seront dévoilés au fur et à mesure que leurs textes seront mis au monde.

Chaque poète a carte blanche, à condition de créer un poème inédit. « On s’occupe de l’extérieur, l’enveloppe, et c’est eux qui décident de l’intérieur. Certains pourraient inclure des dessins, du visuel », précise la Montréalaise. Les textes voyageront dans les sacoches des facteurs dès la mi-janvier, avec abonnement seulement.

Le projet est aussi une façon de faire connaître les mots d’ici, d’agrandir le lectorat. « La poésie est en effervescence, croit-elle, mais peu de gens vont acheter des recueils, par rapport à des romans ou des essais. » Et cette poésie a la possibilité d’être disséminée grâce à plusieurs tactiques, comme le promeut déjà l’organisme La poésie partout, sur qui le nouveau collectif peut d’ailleurs compter.

Toute la force du poème tiendra cette fois en une seule feuille, repliée sur elle-même jusqu’à ce qu’on l’ouvre comme un cadeau.