Dans les coulisses d’un Far West nordique

Radisson et Des Groseillers établissant le commerce des fourrures dans le Nord-Ouest, 1662 M993.154.313
Photo: Archibald Bruce Stapleton / Musée McCord Radisson et Des Groseillers établissant le commerce des fourrures dans le Nord-Ouest, 1662 M993.154.313

Parce que Radisson a collaboré avec l’Angleterre, Lionel Groulx le considérait comme un traître. Le peintre Pierre Gauvreau, dans les années 1950, en a plutôt fait le héros d’une série télévisée. Et si le célèbre coureur des bois n’était ni le traître ni le héros d’une nation ? S'il n’était en fait qu’un commerçant, intrépide et courageux certes, mais avant tout opportuniste ?

Les récits de Pierre-Esprit Radisson ici rassemblés relèvent plus du document historique que du récit d’aventures. Quoique cet homme ait fait du danger son « 9 à 5 », il y détaille surtout les coulisses de la nouvelle société qui émerge de la rencontre de deux mondes.

Comment les peuples amérindiens et européens commerçaient-ils ? Quelles étaient leurs relations ? Comment les Premières Nations voyageaient-elles et se préparaient-elles aux affrontements ?

Compréhension culturelle

Les aventures extraordinaires d’un coureur des bois

Vu sous cet angle, Radisson est nécessaire à la compréhension culturelle et socio-économique de ce coin du monde au XVIIe siècle.

Aussi nécessaire que le sont les Relations des jésuites, rédigées dans les mêmes années par des missionnaires qui racontent leurs initiatives d’évangélisation.

L’aventurier est ce chaînon qui relie l’Europe au Nouveau Monde. Mais pour accéder aux récits de ces relations tendues, le lecteur doit accepter d’être catapulté dans un monde cruel et brutal.Le premier récit raconte comment, adolescent, il a été capturé et torturé par les Iroquois, avant d’être adopté par ceux-ci.

C’était lors de ces guerres franco-iroquoises. Un récit d’une extrême violence qui détaille le sort réservé aux prisonniers des Cinq-Nations. Les lambeaux de chair brûlent, les ongles tombent et les scalps se collectionnent. Au détour d’une page, le jeune Radisson témoigne de cette scène atroce où une femme enceinte est torturée et brûlée. Avertissement : coeurs sensibles s’abstenir.

N’empêche, de ce chapelet d’horreurs émane une connaissance pointue de la culture iroquoise. Car Radisson est un des leurs. Pendant des années, il chasse, voyage et guerroie à leurs côtés. Il parle leur langue et commerce avec les Hollandais en tant qu’un des leurs. Jusqu’au jour où, voulant retrouver les siens, il s’enfuit.

Syndrome de Stockholm avant le temps ? Sûrement…

« Je commençais à aimer mes nouveaux parents qui étaient si bons et si bienveillants pour moi. […] C’était ma destinée de découvrir beaucoup de nations sauvages, je ne lutterais pas contre la destinée », écrit l’aventurier.

La «mer du Nord»

Évidemment, c’est cette connaissance des « nations sauvages » et des terres reculées que Radisson monnayera. Il la vendra au plus offrant.

Au tournant des années 1660, lorsque le gouverneur de la Nouvelle-France saisira ses peaux de castors pour le punir d’une expédition réalisée sans son autorisation avec son beau-frère Ménard Chouart Des Groseilliers, Radisson se tournera vers les Anglais.

C’est d’ailleurs avec leur appui qu’il atteindra les rives de la « mer du Nord », l’actuelle baie d’Hudson. De ce voyage naîtra la plus vieille entreprise canadienne encore en activité : la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Radisson est un de ces trop rares personnages qui, sans même s’en rendre compte, au gré de ses allégeances politiques et stratégiques, s’est glissé furtivement dans les coulisses de l’Histoire pour en changer le parcours.

Les aventures extraordinaires d’un coureur des bois

★★★★

Pierre-Esprit Radisson, Alias, 2017, 382 pages