Siris: sauvé par la musique, la bédé et les amis

Apprendre à chasser ses peurs n’est pas une mince tâche pour l'auteur Siris. 
Photo: Siris / La Pastèque Apprendre à chasser ses peurs n’est pas une mince tâche pour l'auteur Siris. 

« Je n’ai pas vécu l’enfer », laisse tomber comme si de rien n’était celui que l’on appelle Siris. Son plus récent livre, Vogue la valise — L’intégrale, ressemble pourtant précisément à une visite guidée de l’enfer sur terre tel qu’incarné par la maison des Troublant, cette méprisante famille d’accueil au coeur de laquelle son alter ego à tête de gallinacé, La Poule, traversera une adolescence d’incessantes humiliations. Si ce n’est pas l’enfer, ça, c’est quoi ?

« M’a t’expliquer ce que j’ai vécu, OK ? » répond Siris, 55 ans, sur le ton de l’éternel adolescent avec lequel on s’assoirait dans la cafétéria d’un cégep pour jaser de musique et de bande dessinée. « Ce que j’ai vécu, c’est l’épée de Damoclès. J’ai été sous tension pendant toutes mes années chez les Troublant [nom fictif du clan qui finira par le mettre à la porte à ses 18 ans]. Il y avait la bonne femme qui me disait : “Attends que mon mari rentre de la job”, et le bonhomme qui, lui, me disait : “Je ne sais pas ce qui me retient de t’en sacrer une.” Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas les poques, le pire. Le pire, c’est les mots, qui te font imaginer toutes sortes d’affaires. »

Il ajoute : « Je me demande comment j’ai fait pour m’en sortir », ce qui n’est pas tout à fait vrai. Siris sait très bien comment il est parvenu à un jour goûter au bonheur, malgré ce père alcoolique qui le condamnera à surnager pendant toute sa jeunesse de famille d’accueil cruelle en famille d’accueil encore plus cruelle.

Normand Paquette. Francis Berger. Alain Vachon. Alain Huot. André Thériault. Siris évoque solennellement, comme on appelle des dignitaires au podium, certains de ses plus précieux amis de l’époque. « C’est le contact humain qui m’a sauvé la vie », résume-t-il, une idée traversant certaines des cases les plus émouvantes de Vogue la valise (émouvantes pour qui a déjà vécu le soulagement de reconnaître enfin chez quelqu’un d’autre son propre refus de l’ordre établi).

Fervent dessinateur depuis l’enfance, Siris/La Poule sera foudroyé à l’adolescence par le grisant électrochoc du new wave et trouvera le carburant nécessaire pour ne pas trop désespérer, malgré les insultes des Troublant, sur les pistes de danse du Palladium, puis du Lime Light (rebaptisé le Vert Lime dans Vogue la valise, avec en prime un hommage au légendaire DJ disco Robert Ouimet). « J’aurais pu devenir le pire bum de la planète, mais ma drogue, c’était la musique, se souvient le mélomane. La musique qui te tremble dans le thorax, c’est un exutoire incroyable. »

L’oeuvre d’une vie

Il devait y avoir un volume 2 à Vogue la valise, dont le premier marquait en 2010 l’arrivée de Siris et de sa Poule à La Pastèque, après plusieurs années à bourlinguer dans l’underground de nombreux fanzines et autres publications marginales. Le volume 2 aura, finalement, tout simplement été additionné à son prédécesseur afin de créer cette intégrale, aussi bien dire l’oeuvre d’une vie, quelque part entre la gravité d’une autobiographie graphique et l’insubordination d’une publication contre-culturelle.

Photo: Siris / La Pasèque Un anniversaire, un autre, à panser ses plaies.

C’est que, à l’instar de ces personnages de comic books qui se font écrabouiller au recto puis ressuscitent miraculeusement au verso, La Poule survit lui aussi sans que l’on sache comment aux affres d’un quotidien émaillé de travaux forcés et d’intimidation dans la cour d’école. Seule différence (majeure) : sa résilience correspond à un réel et opiniâtre courage, pas qu’à une convention narrative.

Certaines scènes frôlent même l’invraisemblance, tant la dureté des Troublant brise le coeur, fait-on valoir à Siris. « Vas-y, dis-moi de quelle scène tu parles, je peux te jurer que c’est vrai ! » réplique-t-il au bout du fil, visiblement piqué au vif. Il aurait d’emblée fallu préciser que c’est la méchanceté du genre humain à laquelle nous préférions ne pas croire. Comment la mère Troublant peut-elle annoncer à La Poule la mort de sa mère à lui avec autant de froideur ?

« Des fois, j’ai l’impression que c’est moi qui l’ai inventée, la résilience ! » blague celui qui peut revendiquer sans gêne ce mot aujourd’hui conjugué à tous les temps et à toutes les sauces. « C’est peut-être le fait d’avoir eu cette vie-là qui m’a permis d’être prêt à toute éventualité et d’être prêt aussi pour la vie d’artiste, qui est des fois ben tough. »

« Je m’en souviens comme hier », répète à plusieurs reprises Siris, avec la gratitude du jeune premier (qu’il n’est plus depuis un bail). Exemple : au tournant des années 1990, Grégoire Bouchard et Éric Thériault cédaient les commandes du fanzine Krypton à l’homme derrière La Poule, qui en parle encore à ce jour comme d’une sorte d’adoubement. « C’est les êtres humains que tu rencontres qui te donnent confiance, qui te font éclore, et la confiance, c’est le principal ingrédient d’une bonne santé mentale », explique-t-il.

Elle en aura pris du gallon, la bande dessinée québécoise, depuis Krypton, mais pas assez pour que le doux rebelle Siris ne craigne qu’elle s’assagisse à mesure qu’elle gagne les grandes tribunes. « Écoute, on ne va pas commencer à faire du chichi, s’exclame-t-il. Ça fait assez longtemps qu’on se bat ! Pendant longtemps, la bande dessinée au Québec, c’était plate, pis nous, avec nos fanzines, on était comme des petits vers blancs qui frétillaient en dessous. Il était temps que des gens comme La Pastèque, Mécanique générale, puis Pow Pow, La Mauvaise Tête pis tous les autres viennent remettre du compost dans le jardin. »

Ce sont les Troublant, maintenant partis vers un autre monde, qui n’en reviendraient pas de tous ces indociles gribouilleurs parvenant à se payer des crayons, un toit et de la bouffe grâce à leurs petits bonhommes, eux qui auront longtemps répété à Siris/La Poule que personne ne gagne ainsi sa croûte.

« Disons que j’ai remporté mon pari et que je n’aurais pas haï ça qu’ils tombent sur Vogue la valise, qu’ils le prennent dans leurs mains et qu’ils constatent que c’est gros, ce livre-là. Faut pas que tu le pognes mollement, as-tu remarqué ? » Il y a effectivement de ces livres dont le poids, symbolique et réel, force l’admiration.

Vogue la valise — L’intégrale

Siris, La Pastèque, Montréal, 2017, 352 pages