Mackenzie King, les secrets d’un premier ministre

La statue de MacKenzie King sur la colline du Parlement, à Ottawa
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La statue de MacKenzie King sur la colline du Parlement, à Ottawa

Adepte du spiritisme, convaincu de l’existence de fantômes, habitué des visites de prostituées tout en étant un fils à sa maman — une mère qu’il consultait même après qu’elle fut morte —, le premier ministre Mackenzie King (1874-1950) a vu son image être considérablement perturbée après que furent connus, après sa mort, ces traits secrets de sa personnalité. Christopher Dummitt, professeur associé de l’Université de Trent, a consacré à Mackenzie King une étude originale qui nous permet de voir à quel point notre rapport aux grandes figures de l’histoire est conditionné par notre époque.

« Avant que Mackenzie King ne meure en 1950, explique Christopher Dummitt en entrevue au Devoir, on avait déjà appris l’année précédente son intérêt pour le spiritisme. Mais personne ne s’intéressa alors à cette information. » Manque d’attention du public, des journalistes, des historiens ? Tout simplement un autre temps.

Durant ses 22 années au pouvoir, Mackenzie King domine le monde politique. Ce petit-fils du révolutionnaire William Lyon Mackenzie conduisit le Canada durant la guerre de 1939-1945. Son effigie orne les billets de cinquante dollars canadiens. Sa statue trône sur la colline du Parlement. Mais on connaît aussi maintenant les rapports étranges qu’il entretenait avec son chien Pat, les ruines qu’il fit construire, l’argent qu’il touchait secrètement.

« Il faut attendre les années 1970 pour que l’image publique de Mackenzie King change radicalement. C’est la culture canadienne qui change alors. La culture du « moi » est alors en croissance. On regarde l’individu désormais comme devant être authentique, fidèle à sa nature, transparent. On s’est mis à appliquer ce regard aussi aux politiciens. Avant, ce n’était tout simplement pas important. »

À son décès, on salua la mort « d’un grand Canadien », en français comme en anglais. Sa dépouille reçut des hommages de la classe politique mondiale.

On sut pourtant dès le mois d’août, par l’entremise d’une aristocrate anglaise, la duchesse d’Hamilton, que cet homme avait eu l’habitude de consulter plusieurs spiritistes pour modeler son jugement. La vie privée de Mackenzie King avait été jusque-là bien gardée sans aucune difficulté particulière. Une médium écrivit d’Angleterre pour affirmer que l’ancien premier ministre lui avait dit qu’il avait l’intention d’affirmer publiquement son intérêt pour l’étude du paranormal.

Dès 1951, par l’entremise des pages du magazine Maclean’s, les Canadiens découvraient une partie des activités spirites de leur ancien premier ministre. Eugene Forsey, bientôt connu comme un des constitutionnalistes les plus importants de l’histoire canadienne, s’efforça de montrer que King était indigne des standards prêtés à un homme politique. Mais rien ne parvint au fond à modifier la bienveillante considération générale accordée au personnage.

Une nouvelle morale

Mais à compter des années 1960, explique Christopher Dummitt, la société change son rapport à la place et au rôle de l’homme politique. Selon les principes de Jean-Jacques Rousseau, on conçoit que la vérité d’un être tient à sa capacité de demeurer fidèle à son intériorité. « Il y a une révolte à l’égard de la vieille morale. On s’éloigne des institutions. Il n’y a plus la même place pour défendre les traditions de la culture occidentale. »

Un premier ministre qui mène une double vie apparaît conforme à l’esprit qui se dégage des années 1970. La vie privée se présente pour ce qu’elle est. Quand le mariage du premier ministre Trudeau bat de l’aile, chacun voit Margaret Sinclair, son épouse, danser à New York avec Mick Jagger. Les médias apparaissent moins liés à des phénomènes de subordination au pouvoir au profit d’une conception plus largement partagée selon laquelle les citoyens ont le droit de savoir plus que la surface des choses. Même les magazines pornographiques cessent alors de tenter d’habiller leurs fonctions masturbatrices par l’ajout d’entrevues sérieuses.

Le cas du président Richard Nixon, placé soudain au milieu de pratiques illégales dans ce qu’il est convenu d’appeler le scandale du Watergate, donne le ton à l’époque. « Dans les années 1970, explique l’historien, Mackenzie King redevient important pour les Canadiens, non pour ce qu’il représente politiquement, mais pour ses secrets. Il devient d’une certaine façon une version canadienne de Nixon. »

C’est un historien de l’Université de Toronto, Charles P. Stacey, qui acheva de briser la cage protectrice qui enveloppait plus ou moins l’ancien premier ministre canadien. En 1976, Stacey fit paraître A Very Double Life, un ouvrage dévastateur qui mettait en lumière les décalages importants entre la vie publique et privée de l’ancien premier ministre, à partir notamment des détails qu’avait patiemment consignés cet homme dans son journal personnel. « Une génération plus tôt, un livre comme celui-là n’aurait jamais été publié au Canada », dit Christopher Dummitt. Les perspectives de la société avaient changé.

Christopher Dummitt note au passage que cet historien réputé à qui l’on doit nombre de révélations sur Mackenzie King ne dit pour sa part rien ou presque de sa propre vie intime dans ses mémoires. Une époque peut bien réclamer plus de transparence des individus sans que l’éducation des gens qui y vivent les invite à se plier à ces exigences du moment.

Contre l’histoire

Que montre la curieuse trajectoire de Mackenzie King après sa mort ? « Nous vivons aujourd’hui dans une époque antihistorique, croit l’historien Christopher Dummitt. Nous sommes tellement branchés sur le présent. Nous ne voulons pas nous soumettre à des institutions. Notre identité est tout entière fondée sur ce que nous sommes pour le moment. » Hors de son rapport au présent le plus immédiat, l’histoire échappe à notre considération.

Ainsi Mackenzie King ne retient plus tellement l’attention aujourd’hui malgré ses frasques extraordinaires. « Il ne parle pas à notre présent. On préfère regarder la figure de John A. Macdonald », lequel nous aide moins ces derniers temps à comprendre son passé qu’à envisager l’actualité.

Unbuttoned — A History of Mackenzie King’s Secret Life

Christopher Dummitt, McGill-Queen’s University Press, Montréal-Kingston, 2017, 319 pages

1 commentaire
  • gaston bergeron - Abonné 8 décembre 2017 22 h 31

    On n'apprend rien du tout ici

    ... sinon qu'en somme, avant et ajourd'hui, c'est différent.