Fabienne Verdier ou l’art d’enrichir l’expérience des mots

La peintre et le linguiste Alain Rey, complices autour des formes que peut induire le langage
Photo: Albin Michel La peintre et le linguiste Alain Rey, complices autour des formes que peut induire le langage

Le pinceau de Fabienne Verdier est aussi grand qu’elle. Et elle l’a coiffé de poignées de vélo pour pouvoir peindre à deux mains. « À chaque projet, je travaille avec de nouveaux outils », explique la peintre, qui a appris à peindre « à la verticale », c’est-à-dire en tenant le pinceau perpendiculaire au papier, alors qu’elle apprenait la calligraphie en Chine.

« J’ai été fascinée par l’acte de peindre à la verticale. Il y a une réserve à l’intérieur du pinceau, et cela insuffle une énergie au trait, par l’écoulement de la matière au sol. La forme prend vie. Toutes les formes qui prennent vie sur cette petite terre sont façonnées par les lois de la gravité ». Fabienne Verdier a d’ailleurs installé des caméras qui filment la réalisation de l’oeuvre, et dont on peut trouver les vidéos sur Internet.

La peintre et le linguiste Alain Rey ont travaillé ensemble pour souligner la 50e édition du Petit Robert, plus tôt cette année. Ensemble, ils lancent Polyphonies, formes sensibles du langage et de la peinture, un beau livre qui reprend cette expérience. Le livre mêle langage et peinture. Il plonge dans la démarche de l’artiste, qui a créé 22 tableaux sur des associations de mots. « L’idée était d’ouvrir sur quelque chose qui pourrait enrichir notre expérience des mots », ajoute Fabienne Verdier. Ces mots, dit-elle, ne sont pas « des squelettes morts de la pensée ».

J’étais fâchée avec les mots. Je pensais qu’ils me mentaient. Je cherchais à me libérer de la pensée raisonnante, à fuir une forme de pensée intellectuelle, pour retrouver une liberté.

Fabienne Verdier le reconnaît pourtant, elle éprouvait de la colère contre les mots lorsqu’elle s’est embarquée pour la Chine il y a trente ans pour y apprendre la calligraphie.

« J’étais fâchée avec les mots. Je pensais qu’ils me mentaient. Je cherchais à me libérer de la pensée raisonnante, à fuir une forme de pensée intellectuelle, pour retrouver une liberté. En ayant été formée par les Chinois, dans cette autre approche du monde, de la réalité, de la contemplation du monde, j’ai appris une manière d’exprimer l’esprit par une voie d’abstraction. »

Photo: Albin Michel Entre vert profond et forme bleue, le couple de mots «arborescence» et «allégorie» trouve sa ramification symbolique dans une des 22 œuvres de Fabienne Verdier.

Puis, le linguiste Alain Rey, à 89 ans, prend contact avec elle. « Il m’a dit : “J’ai travaillé toute ma vie dans tous ces dictionnaires : du Grand Robert au dictionnaire historique de la langue française […]” Il trouvait que peut-être il fallait s’ouvrir pour l’anniversaire du dictionnaire, et inviter un peintre abstrait à faire un voyage dans les mots. » Pour Fabienne Verdier, c’était une façon de rappeler que les pages du dictionnaire ont quelque chose de vibratoire, des forces à l’oeuvre, « c’est de la pensée en mouvement ».

Pour accomplir ces tableaux, Fabienne Verdier crée 22 paires de mots, qui évoquent eux-mêmes des associations d’idées. À « allégorie », elle a associé « arborescence ». « Mon idée pour ce tableau : construire la fiction d’une fantaisie métamorphique dans la création d’une force minimale idéale. Saisir dans le relief du cobalt pur la poussée de sève vers la lumière ! Le détour allégorique d’un enchantement qui dévoile le sens caché. Comme une petite révélation », écrit Fabienne Verdier dans les carnets qui accompagnent son travail.

Le tableau associé aux mots « rythme » et «reflet » a été peint dans la maison que l’artiste habite dans Charlevoix, au Québec, qu’elle adore mais où elle n’a encore jamais exposé.

Polyphonies. Formes sensibles du langage et de la peinture

Alain Rey et Fabienne Verdier, Albin Michel, Paris, 2017, 193 pages