La consécration d’Edmund Alleyn, chapitre 3

Edmund Alleyn pendant la construction de l’«Introscaphe»
Photo: Succession Edmund Alleyn Edmund Alleyn pendant la construction de l’«Introscaphe»

Un travail de moine, hyperfouillé et de longue haleine : la biographie d’Edmund Alleyn (1931-2004) ne fait pas pour rien 400 pages (dont 70 de notes). L’auteur, l’historien de l’art Gilles Lapointe, a mené une étude exhaustive et savante de son sujet. De longue haleine ? La recherche de Lapointe repose en partie sur deux entretiens qu’il a eus avec l’artiste l’année de sa mort. Il y a 13 ans !

Edmund Alleyn Biographie

Marginalisé, souvent décrit commerenfermé et solitaire, le peintre et auteur d’un oeuvre foisonnant reçoit ici l’ultime appui d’une longue et nécessaire campagne en faveur de sa reconnaissance publique. La biographie serait le troisième pan de ce qui s’est d’abord manifesté sous la forme d’un film intimiste (L’atelier de mon père, Jennifer Alleyn, 2008), puis sous celle d’une exposition rétrospective (Dans mon atelier, je suis plusieurs, Musée d’art contemporain de Montréal, 2016).

Le travail de moine de Gilles Lapointe se situe aux confins de deux précédents exercices. Le professeur associé de l’UQAM construit son récit à partir des archives de l’artiste tout en laissant la parole à l’art par le truchement de citations de textes descriptifs ou critiques. On déplore cependant le rôle minimal attribué aux reproductions d’oeuvres : le propos est rarement appuyé par une image.

Photo: Richard-Max Tremblay «Au creux de l’été», Edmund Alleyn, 1962, collection du Musée d’art contemporain de Montréa

Le récit puise abondamment dans la vie épistolaire de l’artiste. Parti à Paris après ses études à l’École des beaux-arts de Québec, il y séjournera pendant 16 ans (1955-1971). Sa correspondance avec son père tisse une bonne partie de sa vie d’exilé, celle où il subira les aléas du marché, se mariera, deviendra papa.

Solitaire, Alleyn ? Pas vraiment. Professeur à l’Université d’Ottawa dès 1972, il sera écouté, vu comme une « personne-ressource ». Les médias en feront aussi un modèle, suivi par la presse tant générale que spécialisée. De nombreuses entrevues ont laissé leur marque.

Dans ses années parisiennes, il s’affiche peu au sein d’une diaspora québécoise prise les deux mains dans l’abstraction (les Borduas, Riopelle et Ferron, entre autres). Il intègre par contre le mouvement aujourd’hui oublié Figuration narrative, où il tisse de solides amitiés, notamment avec le théoricien du groupe, Gérald Gassiot Talabot.

L’ouvrage de Gilles Lapointe est ponctué par les grandes séries de la carrière d’Alleyn : de la « période indienne », sorte de lien identitaire réalisé en exil, aux ultimes Éphémérides, en passant par le virage technologique des années 1960 et ses réflexions sociales, les plexiglas de la Suite québécoise des années 1970 ou les Vanitas des années 1980. Ce sont les ruptures esthétiques qui en feront, avec le temps, un artiste sans chapelle.

C’est le chapitre consacré à l’Introscaphe qui scelle l’image si unique d’Edmund Alleyn. Il faut dire que cette sculpture multisensorielle en forme d’oeuf, un habitacle à expérimenter une personne à la fois, aura été une anomalie esthétique de son époque et dans sa carrière. Lapointe démontre cependant à quel point elle aura été importante, notamment comme pont entre Paris et le retour au Québec.

Edmund Alleyn Biographie

★★★ 1/2

Gilles Lapointe, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2017, 448 pages