Jean-Charles Panneton exhume le premier mandat de René Lévesque avec sympathie et lucidité

Le tome 2 de la fresque Le gouvernement Lévesque couvre la période s’étendant du triomphe électoral du Parti québécois en 1976 jusqu’à l’élection de 1981.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le tome 2 de la fresque Le gouvernement Lévesque couvre la période s’étendant du triomphe électoral du Parti québécois en 1976 jusqu’à l’élection de 1981.

En 1977, lorsque Camille Laurin prononce son discours, à l’Assemblée nationale du Québec, pour présenter les principes du projet de Charte de la langue française, le premier ministre, René Lévesque, s’absente pour réapparaître peu après. Psychiatre, Laurin diagnostique là une désapprobation subliminale et s’en afflige au plus haut point. Malgré son affaiblissement par les tribunaux, la loi 101 restera pourtant le principal héritage du premier mandat péquiste.

Dans le tome 2 de sa fresque Le gouvernement Lévesque, ce fait percutant que l’historien Jean-Charles Panneton raconte, comme s’il en avait été témoin, permet au journaliste Marc Laurendeau, par une dense préface bien sentie, de souligner avec justesse que le livre « se dévore avec passion ». Même s’il ne rapporte pas l’anecdote, Laurendeau en évoque plusieurs autres. Il a, en particulier, « l’impression d’assister à chacune des réunions du conseil des ministres » comme « « le petit oiseau » caché dans la pièce ».

L’ouvrage, qui s’inspire notamment d’archives restées confidentielles jusqu’ici, couvre la période s’étendant du triomphe électoral du Parti québécois en 1976 jusqu’à l’élection de 1981. Il fait suite au récit des débuts de la formation politique contenu en 2016 dans le premier volume. Un troisième tome, consacré au deuxième mandat (1981-1985) de Lévesque comme premier ministre, complétera l’ensemble.

Panneton fait sentir, dans le tome 2, les tensions, voire les dissensions, qui ébranlent le PQ. Mieux qu’un exposé analytique des tendances, la trame concrète et vivante qu’il restitue des événements eux-mêmes livre, à elle seule, un riche enseignement. Aussi, l’absence de Lévesque durant le discours de Laurin sur la nécessité vitale de faire du français la langue commune du Québec, nécessité sans laquelle l’indépendance n’aurait plus de sens, est-elle le symptôme d’un mal très profond.

Lévesque refuse que la loi 101, dans sa version originelle, interdise aux personnes qui ont fait leurs études en anglais au Canada, ailleurs qu’au Québec, d’inscrire leurs enfants à l’école anglaise, d’autant qu’elle irrite les anglophones, brandissant en contrepartie la Constitution canadienne. Il s’oppose ainsi à l’idée de Laurin, ministre du Développement culturel, pour qui la mesure s’inscrit dans une logique indépendantiste selon laquelle le cadre juridique fédéral freine le Québec dans son épanouissement en français.

Il ne faut pas espérer que ce soit par le respect intégral de lois héritées du colonialisme britannique, comme la Constitution de 1867, adoptée à Londres sans consultation populaire ici, que le Québec puisse s’émanciper. Voilà la conviction de Laurin, de Jacques Parizeau et d’autres péquistes influents qui diffèrent d’opinion avec Lévesque.

Ce dernier, à la suite d’une rencontre fédérale-provinciale des premiers ministres, sait que le Canada anglais jugera la loi 101 inacceptable, surtout dans sa première version. Au « vieux renard de la politique », commente Panneton, cela « permet d’éviter l’odieux » de l’affadir aux yeux des péquistes radicaux. Il se doute que les tribunaux s’en chargeront.

Illusions perdues

En s’appuyant sur de nombreux procès-verbaux de réunions internes du PQ, l’historien signale que, dès cette époque, beaucoup de militants idéalistes commencent à perdre leurs illusions. Ils se sentent bousculés, depuis 1976, par un personnel politique salarié qui, au service des députés péquistes, est, selon le mot de certains, attiré « par l’odeur du pouvoir ».

Malgré le manque de pureté d’intention au sein de l’appareil péquiste, Lévesque fera adopter un régime étatisé d’assurance automobile qui déplaira, même dans son parti, aux avocats soucieux de garder l’avantage pécuniaire de leur pratique privée en lien avec les accidents routiers. Hésitant en ce qui touche à l’entière francisation et à l’indépendance claire du Québec, le premier ministre reste tout de même fidèle à ses convictions sociales-démocrates.

Au sujet de l’idéal indépendantiste, la situation est fort compliquée. Lévesque tient à ce que la souveraineté du Québec soit indissociable d’une union monétaire et douanière avec le Canada. Comme le résume si bien Panneton, « le référendum consistera en un mandat de négocier ». L’association économique avec le Canada « devient le préalable à l’accession à la souveraineté ».

L’historien a raison de préciser : « Cette position est à l’opposé de ce qu’avaient soutenu jusqu’à maintenant les dirigeants du PQ. » Une formule plus simple, plus directe, visant mieux l’indépendance, aurait aussi mené en 1980 à un échec référendaire, sans doute plus retentissant encore. Lévesque aura légué à son peuple une loi 101 affaiblie et, à la place d’un esprit cocardier, voire revanchard, un progressisme modéré. Par rapport au passé obscurantiste d’un certain Québec, cela restera une grande victoire.


Extrait de « Le gouvernement Lévesque »

« Parmi les ministres de René Lévesque en 1980, seul Jacques Parizeau évoque ouvertement l’indépendance. Les interventions publiques du "ministre rebelle" vont amener les stratèges du camp du Oui à l’écarter lors de la campagne référendaire. »

Le gouvernement Lévesque. Du temps des réformes au référendum de 1980

★★★ 1/2

Jean-Charles Panneton, Septentrion, Québec, 2017, 360 pages