Zakhar Prilepine et le cauchemar éveillé du goulag

L’ampleur du livre de Zakhar Prilepine tient surtout à ce que l’écrivain russe l’a nourri de tout ce qui constitue la vie.
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse L’ampleur du livre de Zakhar Prilepine tient surtout à ce que l’écrivain russe l’a nourri de tout ce qui constitue la vie.

On a l’impression parfois que l’univers concentrationnaire forme un genre à part de la littérature russe. Depuis 150 ans, c’est un relevé fascinant d’expériences extrêmes qui oscillent entre l’avant-garde futuriste et des formes à la fois fabuleuses et primitives de la terreur.

Un genre où l’on pourrait aussi jeter pêle-mêle Les carnets de la maison morte de Dostoïevski, les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov ou Le vertige d’Evguénia Guinzbourg. Sans oublier, bien sûr, Une journée d’Ivan Denissovitch et L’archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne.

Dans le cas de Dostoïevski, qui a passé pour « conspiration » à partir de 1850 quatre années à Omsk, en Sibérie, on sait à quel point l’expérience du camp, concentré de beauté et d’horreur, a été d’une importance capitale.

Avec son cinquième roman, Zakhar Prilepine, écrivain russe né en 1975, nous convie à un voyage au bout de l’enfer. L’archipel des Solovki est une longue immersion dans le tout premier goulag de l’Union soviétique, précurseur d’une véritable « industrie pénitentiaire » (Soljenitsyne) qui aurait compté jusqu’à 600 camps.

L’homme russe n’a pas pitié de lui-même : c’est là son caractère principal

 

Ancien national bolchevique, sorte de fils spirituel de l’écrivain Édouard Limonov, Zakhar Prilepine se décrit aujourd’hui comme un nationaliste d’extrême gauche. Soldat au cours des deux guerres en Tchétchénie (un théâtre qu’il abordait sans filtre dans Pathologies), l’écrivain russe a récemment soutenu armes à la main la rébellion dans l’est de l’Ukraine.

Aux confins nord-ouest de la Russie, l’archipel des îles Solovki flotte au milieu de la mer Blanche. On y trouve un monastère orthodoxe fondé en 1429 — ayant déjà servi de prison sous les tsars —, vite réquisitionné par le nouveau pouvoir bolchevique, qui y a envoyé des prisonniers par milliers entre 1923 et 1939.

Un monde de faim

Quelle que soit l’époque où on le prend, c’est un monde de poux et de punaises de lit, de maladie, de trafics entre détenus, de froid et de saleté. Un monde de faim, de mauvais traitements et d’exécutions sommaires.

L’archipel des Solovki nous plonge dans la conscience agitée d’Artiom Goriaïnov, jeune homme de bonne famille de Saint-Pétersbourg qui a atterri aux Solovki à la fin des années 1920 pour avoir assassiné son père — clin d’oeil aux Frères Karamazov de Dostoïevski.

Ballotté par les événements, essayant de rester debout au milieu des détenus de droit commun, des assassins par hasard ou par métier, des brigands, des filous ou des vagabonds, entre les anciens moines et les opposants politiques, le jeune homme s’accroche tant bien que mal. « Le matin, Artiom […] se sentait comme un sac d’os qu’on aurait mélangés à de la pâte et qu’on aurait pétris, pétris, pétris, toute la nuit. »

Mais Galia Koutcherenko, une bureaucrate tchékiste de la première heure qui travaille au camp, va poser le regard sur lui. Ils vont se rapprocher tant bien que mal, quelque part entre l’amour et l’échange de bons procédés. Ce sera sa chance ou son malheur — jusqu’à la toute fin, le lecteur hésite.

C’est une longue nuit de cauchemars éveillés et d’incertitudes que nous fait traverser Prilepine — dont l’un de ses arrière-grands-pères a été lui-même interné aux Solovki.

« Ici, ce n’est pas un camp, c’est un laboratoire », dira le directeur du camp des Solovki, Fiodor Eïkhmanis — un personnage qui a réellement existé avant d’être emporté par les purges staliniennes de 1937. Un laboratoire où cobayes et scientifiques se partagent, au fond, une grande cage sans barreaux.

« Chaque homme porte au fond de lui un bout d’enfer », pensera d’ailleurs Artiom. Car aux Solovki, personne n’est indemne, chacun a le coeur lourd et les mains sales.

Aux commandes de cette plongée en apnée au coeur d’un chaos indescriptible et organique, délire halluciné d’un détenu sur le mode de la survie, Prilepine accouche d’un grand roman polyphonique porté par quelques dizaines de personnages.

Malgré ses 830 pages, l’ampleur du livre tient surtout à ce que l’écrivain russe, qui ne craint jamais les zones grises, l’a nourri de tout ce qui constitue la vie : les violences et les trahisons, la rêverie, le silence, l’injustice, la cruauté et l’arbitraire, la laideur et la beauté.

La vie, la mort

Et pour Prilepine, qui nourrit son roman d’une réflexion sur la nature humaine, la cause est entendue : « L’homme russe n’a pas pitié de lui-même : c’est là son caractère principal. »

« On dira ensuite qu’ici c’était l’enfer. Or, ici, il y avait la vie. La mort, c’est aussi pleinement la vie, il faut vivre jusqu’à cette pensée, il est impossible de l’attraper à la volée. Pour ce qui est de l’enfer, ce n’est qu’une des formes de la vie, il n’y a rien là d’effrayant. »

L’homme est vivace, écrivait déjà Dostoïevski. C’est une créature qui s’habitue à tout.

Extrait de « L'archipel des Solovki »

« Au même moment, Afanassiev s’élança à sa suite, en marmonnant à voix basse, distinctement, mais comme s’il n’y avait aucun signe de ponctuation :

— Si tu étais en liberté tu ne la regarderais même pas. Elle est tout ce qu’il y a de plus banal. Elle est belle, parce qu’elle a du pouvoir. Si elle était conductrice de tramway, tu lui aurais tourné le dos et tu l’aurais oubliée. Fais attention, Tioma. Artiom se retourna rapidement, mais Afanassiev qui avait tout de suite deviné fit vivement deux pas en arrière. »

L’archipel des Solovki

★★★★

Zakhar Prilepine, traduit du russe par Joëlle Dublanchet, Actes Sud, Paris, 2017, 832 pages