Quand Albert Camus, Boris Vian et Stefan Zweig font la planche

L’Alger de Camus selon Ferrandez
Photo: Gallimard L’Alger de Camus selon Ferrandez

Un oeil. Une tapisserie aux couleurs ondulantes. Des hommes, en costume blanc ou noir, défiant la gravité, debout, sur les murs et le plafond d’une chambre transformée en damier. Mais quelles images pouvait bien avoir en tête l’intrigant « Monsieur B. » en affrontant le champion mondial d’échecs Mirko Czentovic dans le douillet salon du paquebot reliant New York à Buenos Aires, décors de la nouvelle de Stefan Zweig Le joueur d’échecs ?

L’écrivain autrichien, témoin privilégié de la barbarie qui a fait basculer le monde dans la Deuxième Guerre mondiale, n’est jamais allé aussi loin dans le détail de cette critique fine et violente du totalitarisme et de ses conséquences sur les trajectoires humaines. Contrairement à David Sala, qui, près de 75 ans plus tard, vient de s’emparer de l’oeuvre publiée en 1943 pour y mettre formes, couleurs, visages et même mouvements. Le joueur d’échecs (Casterman) étoffe le rang des oeuvres littéraires qui, cet automne, font leur nid dans les cases du 9e art. De Zweig à Camus, en passant par Vian, Pagnol, Sijie ou Frank. Souvent pour le meilleur. Rarement pour le pire.

« La littérature a toujours inspiré les modes d’expression visuels », dit, depuis Nice, en France, le bédéiste Jacques Ferrandez. L’homme signe Le premier homme (Gallimard), première adaptation en bande dessinée du roman franchement biographique d’Albert Camus, après avoir mis sur planches sa nouvelle L’hôte en 2009, et L’étranger en 2013. « Le cinéma se nourrit de littérature depuis toujours. Pour la bande dessinée, c’est un peu plus récent, mais c’est un signe de maturité de ce moyen d’expression. Il fallait attendre l’âge adulte dans lequel la bédé est entrée pour en arriver là. »

« Se voir en bédé [Boris Dessiné] ne lui aurait sûrement pas déplu », lance Patrick Vian, fils de Boris Vian, dans la « petite préface » de L’automne à Pékin (Futuropolis) des jumeaux Gaëtan et Paul Brizzi. Dans un style graphique proche des films d’animation, le duo donne forme à Amadis Dudu, à Cornelius Onte, à Anne, à Rochelle et aux autres drôles d’oiseaux qui habitent ce récit, qui ne se déroule ni l’automne ni à Pékin, mais entre l’Exopotamie et le comique absurde de Vian.

« Ce n’est pas le roman le plus facile à mettre en images, résume Paul Brizzi, joint à Los Angeles où il travaille avec son frère sur un long métrage d’animation. Mais sa poésie est éternelle. »

Le répertoire classique donne de bonnes histoires à raconter, dit-il en saluant la « force visionnaire » d’auteurs comme Boris Vian, dont les romans « ont un aspect visuel qui frappe l’imagination », ajoute son frère Gaëtan, et invitent à la transposition dans une époque où « tout est image ». « L’accès à l’image est immédiat et multidirectionnel. C’est la porte d’entrée vers le texte », poursuit-il. « La bande dessinée n’échappe pas au phénomène, reprend Paul. Une adaptation en bande dessinée vise à rapprocher une oeuvre du public et, qui sait, l’inciter à replonger dans le texte original. »

Photo: Casterman Le trait  de David Sala suit le contour de tous ces maux sondés par Stefan Zweig.

« La littérature est une source d’inspiration première, dit David Sala, joint par Le Devoir à Strasbourg, en France. Quand un texte nous frappe, l’idée de le mettre en images survient très vite », particulièrement lorsque les liens avec le présent s’imposent avec une résonance particulièrement dérangeante, comme dans le cas du Joueur d’échecs. « Relire Stefan Zweig aujourd’hui, c’est voir autrement certaines idées [de repli, de ciblage de groupes d’individus, d’emmurement des nations] qui ressurgissent en ce moment. C’est entendre autrement le bruit que font toutes ces opinions cherchant à s’imposer par la force. »

Sous les encres de Chine de Freddy Nadolny Poustochkine, c’est la violence de l’idéologie passant par la révolution culturelle de Mao qui prend forme dans son Balzac et la petite tailleuse chinoise (Futuropolis), adaptation du livre fort de Dai Sijie. Luo et Mâ, les deux amis victimes de cette mutation désastreuse pour l’Empire du Milieu, sont là, tout comme la charge subtilement critique du romancier chinois, qui trouve ici son chemin entre les ombres et la lumière.

« Adapter une oeuvre littéraire forte permet à un auteur de travailler à partir d’un scénario qui a fait ses preuves », fait remarquer Sylvain Lemay, qui enseigne la bande dessinée à l’Université du Québec en Outaouais. Une aventure souvent commercialement intéressée, mais qui perd son aspect mercantile lorsque l’idée de l’adaptation vient du bédéiste lui-même et de sa rencontre avec une oeuvre ou un écrivain. « On se retrouve alors face à un dialogue entre deux auteurs autour de thèmes communs », comme ce fut le cas pour Jacques Ferrandez et Albert Camus.

Photo: Futuropolis Une planche de «L'automne à Pékin», de Paul et Gaëtan Brizzi

« J’ai retrouvé dans Le premier homme, quand je l’ai lu en 1994, les mots de mon père, dit-il, mais aussi une partie de ce qu’avait été l’histoire de ma famille et des lieux que j’avais arpentés lors d’un premier voyage en Algérie, où je suis né et où je n’ai jamais vécu. »

Anecdote : les grands-parents de M. Ferrandez tenaient boutique en face du 93 de la rue de Lyon à Alger, immeuble où le jeune Camus a passé son enfance.

« La bande dessinée permet de mettre des choses en situation dans des lieux singuliers sans rencontrer les problèmes de financement et de production du cinéma », poursuit le bédéiste, qui trace les contours du quartier Belcourt à la fin des années 1940, avec ses cafés et ses fontaines asséchées en été, avec « leur odeur de soleil et d’urine », comme l’écrit Camus.

« C’est faire aboutir une histoire, tout en respectant son surréalisme, sa fantaisie, ajoute Paul Brezzi, en restant dans des cadres budgétaires raisonnables. » Cadres forcément au diapason d’un présent intransigeant qui appelle à faire toujours plus avec moins et qui réclame de plus en plus poésie et images pour survivre à la chose.

 
Le premier homme, d’après Albert Camus
Jacques Ferrandez, Gallimard, Paris, 2017, 184 pages

L’automne à Pékin,  d’après Boris Vian
Paul et Gaëtan Brizzi, Futuropolis, Paris, 2017, 124 pages

Balzac et la petite tailleuse chinoise, d’après Dai Sijie
Freddy Nadolny Poustochkine, Futuropolis, Paris, 2017, 320 pages

Le joueur d’échecs, d’après Stefan Zweig
David Sala, Casterman, Bruxelles, 2017, 140 pages

Des classiques qui font des bulles

Jean de Florette, d’après Marcel Pagnol (Bamboo édition)

Une gentille adaptation de la naïve histoire mise au monde par Pagnol, par Serge Scotto, Éric Stoffel et Alexandre Tefenkgi.


En attendant Bojangles, d’après Olivier Bourdeaut (Steinkis)

L’amour fou et la passion excessive circonscrits dans le roman de Bourdeaut magnifiquement mis en dessins par Ingrid Chabbert et Carole Maurel.


Le journal d’Anne Frank  (Calmann-Lévy)

Œuvre illustrée autant que didactique offrant cette plongée toujours nécessaire dans l’intimité d’un génocide par Ari Folman et David Polonsky.


L’athénée (Çà et là)

La violence d’un pensionnat pour la bourgeoisie de Rio de Janeiro en 1870 sous les traits d’un bédéiste redoutable, par Marcello Quintanilha et Raul Pompéia.


La face de Maître Pathelin  (Actes Sud)

C’est une farce du Moyen Âge qui, soutenue par la finesse du dessin, vient parler au présent, par David Prudhomme et Alexandre Clérisse.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 9 décembre 2017 05 h 46

    la liberté ou la licence

    quelle culture et quel cynisme de vouloir mélanger tous ces personnages enfin n'est- ce pas ce que l'on appelle la liberté ou la licence