Jamais trop petit pour la poésie

Dans «Un jour je bercerai la terre», Mireille Levert assume cette poésie qui sommeillait depuis longtemps dans ses précédentes publications.
Photo: Éditions de la Bagnole Dans «Un jour je bercerai la terre», Mireille Levert assume cette poésie qui sommeillait depuis longtemps dans ses précédentes publications.

« La poésie, c’est juste trop beurk ! » proclament les ados sur la couverture du roman jeunesse du même nom de Pierre Labrie, un adepte de l’autodérision ayant par ailleurs signé des recueils de poésie pour toutes les tranches d’âge.

Mais le problème, comme d’habitude, ce sont moins les jeunes que les adultes, pense de son côté Édith Bourget. « Les jeunes adorent la poésie », assure l’auteure, qui jure n’avoir jamais entendu un enfant s’exclamer « Beurk ! » pendant une de ses visites dans les classes.

« Mais leurs professeurs ou leurs parents, eux, ont souvent l’impression que le poète doit absolument être tordu pour écrire des poèmes, que le poète sera forcément tourmenté, alors que moi, ma poésie, elle est souvent très joyeuse ! »

Un bref coup d’oeil à Autour de Gabrielle (Soulières, 2003), finaliste en 2004 au Prix littéraire du Gouverneur général du Canada, suffira pour nous convaincre de l’allégresse que peut soulever la poésie dans le coeur des tout-petits, par-delà les préjugés.

« Je m’appelle Gabrielle. / Je vis dans une maison / blanche entourée d’un / grand jardin. / De la lucarne de ma / chambre, tous les soirs, / avant d’aller au lit, / je raconte mes histoires / aux habitants de la nuit. / Ma maison sent le bonbon, / mon lit, le paradis. / La vie est une étincelle, / et ça me donne des ailes », écrit la vétérane auteure, qui ne cesse de convertir sans trop de peine les enfants à la poésie, malgré ce que l’on pourrait croire, et malgré sa faible représentation dans la section « pour gamins » de nos librairies.

« La poésie demande à celui qui la lit de s’investir dans le poème pour qu’il devienne sien », explique celle qui signe aussi des romans, des nouvelles et des albums jeunesse. « C’est un processus plus difficile pour les adultes, qui sont toujours plus pressés. Mais l’enfant a dans ce cas l’avantage de ne pas pouvoir lire aussi vite qu’un adulte.

La poésie, c’est une porte qu’on ouvre dans la tête des jeunes

Ce n’est pas rare que l’enfant comprend le poème avant l’adulte, parce que, par la force des choses, il l’a dégusté. Il le finit et il s’exclame “Oh !”, alors que l’adulte l’a lu super vite. Il y a aussi que bien des adultes se disent d’emblée, face à un poème, qu’ils ne le comprendront pas. Ça devient difficile de passer par-dessus cette barrière. Les enfants n’ont pas ces a priori. »

Mais créer des poèmes de trois lignes à l’aide d’un vocabulaire simplissime, exercice auquel se livre Édith Bourget dans L’arc-en-ciel (Isatis, 2014), n’est-ce pas plutôt bébé-fafa ? « Plus le texte est court, plus c’est difficile à écrire, insiste-t-elle. Il faut enlever tous les mots inutiles. En fait, c’est ça, le travail du poète, peu importe qu’il écrive pour les adultes ou pour les enfants. Le poète travaille une forme courte en cherchant les images et en tentant de dire quelque chose avec le minimum de mots. »

Qu’est-ce que la poésie ? Voilà une grande question que tous les penseurs importants ont longuement considérée. Vos propres enfants vous l’ont peut-être même déjà posée ; ils sont, dit-on, d’excellents philosophes. Vous ne saviez trop quoi leur répondre ? Mirelle Levert décline plusieurs réjouissantes suggestions dans Quand j’écris avec mon coeur (Éditions de la Bagnole, 2014).

Romantique : « La poésie / c’est des étoiles / qui tombent sur mon pyjama / et restent là à scintiller toute la nuit. » Surréaliste : « La poésie / c’est voir tout ce qui est triste / et continuer à fabriquer / des fleurs de papier / grosses comme des éléphants. » Avec un petit quelque chose de Patrice Desbiens : « La poésie / c’est dormir avec son pyjama préféré / et au petit matin le garder / Ouvrir la porte de la maison / et aller dehors comme ça. »

En sortant du métro, l’illustratrice, qui possède déjà plus de trois décennies d’expérience et deux Prix du Gouverneur général, tombe il y a quelques années sur Joséphine Bacon, qui lit alors au micro, sous la tente du Marché de la poésie. Épiphanie. Mireille Levert choisit dès lors d’enfin assumer la poète qui sommeillait sous les images déjà nombreuses de ses précédentes publications. Son second livre de poésie, Un jour je bercerai la terre, paraissait cette année aux Éditions de la Bagnole.

« Il y a un plaisir dans la poésie qui est près de celui de la musique », observe l’auteure qui, à l’instar d’Édith Bourget, souligne que les comptines que l’on chantonne aux bambins, bien que loin des préoccupations de Rimbaud ou de Baudelaire, s’enracinent elles aussi dans une forme naïve de poésie.

« La poésie, c’est une porte qu’on ouvre dans la tête des jeunes », poursuit sur un ton espiègle celle qui se plaît à apprendre la douce désobéissance aux enfants dans les écoles.

« Ça permet beaucoup de liberté, la poésie. On ne s’occupe pas nécessairement de la ponctuation, on place les mots où on veut. Disons que ça arrive souvent que les profs doutent de l’intérêt de parler à leurs élèves de poésie, alors qu’ils essaient au même moment de leur inculquer les règles de grammaire de base. Mais les profs découvrent aussi que certains enfants qui n’aiment pas l’approche pédagoqique s’intéressent tout d’un coup, comme par magie, à la langue. »