Un palpitant fait divers raconté par Camille Bouchard

«Le cavalier de L’Abeille» pose une question: qui a kidnappé Mollie Digby?
Photo: Duncan P. Walker «Le cavalier de L’Abeille» pose une question: qui a kidnappé Mollie Digby?

En 1870, dans une Nouvelle-Orléans frappée par une épidémie de fièvre jaune, l’enlèvement d’une fillette blanche par une femme de race noire a fait plus d’une fois les manchettes aux États-Unis… et plus loin encore !

« Ouais, c’est ce journaliste canadien qui travaille en nos locaux : Honoré Beaugrand. Il a profité de ses contacts là-bas. Et puis, maléfice, Tété ! On a reçu un télégramme au bureau nous informant que la reine Victoria elle-même est au courant. »

Pour le plus grand plaisir des lecteurs avides de la petite histoire du crime et friands d’enquêtes policières, le prolifique romancier Camille Bouchard propose de revisiter dans Le cavalier de L’Abeille les mystérieuses circonstances entourant ce kidnapping. Et dans la foulée, de pimenter le tout en y ajoutant une pléthore de personnages truculents.
 

Après tout, il n’est pas défendu aux romanciers de tordre un peu la réalité et de jongler comme il lui plaît avec les faits historiques. En plus, à la fin de cette palpitante enquête aux amusants revirements, Bouchard offre gracieusement de rectifier les faits afin de piquer davantage la curiosité de l’historien en herbe.

Entrecoupé d’extraits d’articles de journaux de l’époque, d’apartés de suprémacistes blancs et d’apartés d’un personnage fatal surnommé Yellow Jack, Le cavalier de L’Abeille est narré par Joshua, gazetier de 17 ans, né d’une esclave noire et d’un cruel maître blanc, travaillant pour L’Abeille de la Nouvelle-Orléans, qui a à coeur de ne pas ennuyer le lecteur.

« Il faudrait bien que je présente toutes ces personnes, une à une, car chacune est appelée à jouer un rôle dans le drame qui va suivre. Mais ça viendrait vite fastidieux. Je pense qu’il vaut mieux le faire au fur et à mesure que l’histoire se déroulera. »

Alors que sa cousine, la magnifique Zéline Robichaux, veuve depuis un an, est de passage pour accoucher en toute discrétion, Joshua suit de près l’enquête que mènent Tilmond, son frère adoptif blanc et Placide, policier noir. Viendront leur prêter main-forte le policier à la retraite, le cap’taine Hube et la prêtresse vaudou Dalinia.

L’enquête mènera Joshua et son frère dans divers endroits, dont une clinquante maison close, de misérables cases et une chic résidence pour femmes enceintes. En quelques traits vifs, Bouchard dresse un fébrile tableau d’époque sur fond de douloureuses tensions raciales.

Faisant suite aux romans Nouvelle-Orléans (Québec Amérique, 2016) et La puanteur des morts (Québec Amérique, 2017), Le cavalier de L’Abeille ne manque pas de piquant avec ses personnages masculins se lançant à la figure des répliques colorées et ses héroïnes féminines qui ne s’en laissent pas imposer.

Certes, il y a aussi de la violence, tant physique que verbale, et la mort plane à chaque page, mais il n’y manque pas de tendresse non plus. Car en dépit des regards méprisants que posent certains Blancs sur les personnages « de couleur », que Bouchard appelle « mulâtres » et « nègres » comme on le faisait à l’époque, Le cavalier de L’Abeille trace le portrait d’une famille reconstituée aimante qui célèbre à sa façon la diversité culturelle.

« Les rubans de son chapeau battent sur sa nuque pareils à des oiseaux s’envolant. Sa robe blanc cassé, ourlée de festons de fils beiges, fait ressortir l’ambre mordoré de sa peau. Dans les pans de sa jupe creusés en gouttières s’entremêlent des dessins dont la figuration se perd au milieu des bouffants.

C’est alors seulement, dans un toussotement de brise qui vient plaquer l’étoffe contre le corps de la femme, que Tilmond remarque la forme arrondie du ventre.

“Quel âge a-t-elle ?” se demande-t-il intérieurement. Comme lui, vingt et un, vingt-deux ans ? Mulâtre sans doute, ou quarteronne. On ne lui a pas précisé, mais il peut le déduire par le grain resplendissant de sa peau duquel aucune Blanche ni Négresse ne peuvent se prévaloir. »
Extrait de «Le cavalier de L’Abeille»

Le cavalier de L’Abeille

★★★

Camille Bouchard, Québec Amérique, Montréal, 2017, 416 pages