Martin Blasco et le projet démentiel du professeur Andrews

Le récit se déroule à Buenos Aires, en 1910, alors que l’on s’apprête à célébrer le 100e anniversaire de la déclaration d’indépendance.
Photo: CSA Images Le récit se déroule à Buenos Aires, en 1910, alors que l’on s’apprête à célébrer le 100e anniversaire de la déclaration d’indépendance.

À l’image de cette histoire rocambolesque qui cible les lecteurs de 14 ans et plus, l’Argentine est en elle-même une sorte « d’expérience extrême ». Après sa déclaration d’indépendance face à l’Espagne, le pays a passé la presque totalité du XIXe siècle en guerre contre à peu près tout le monde : Espagnols, Anglais, Français, Péruviens, Chiliens, Uruguayens, Paraguayens, etc.

Cet impossible roman se place bien avant que l’Argentine sombre dans la série des déchirements successifs qui l’ont ensuite marquée tout au long du XXe siècle. Mais il préfigure les mandats de Perón puis des juntes militaires de triste mémoire qui lui ont succédé… sans parler du « riche » apport de l’immigration nazie à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Nous sommes donc à Buenos Aires, en 1910, alors que l’on s’apprête à célébrer le 100e anniversaire de la déclaration d’indépendance.
 

Alejandro Berg, jeune journaliste au quotidien La Prensa, se voit proposer une étrange enquête : faire la lumière sur ce qui est arrivé à Amira, une jeune fille enlevée il y a 25 ans qui vient tout juste de revenir à la maison. Il accepte. Ainsi s’amorce ce roman d’aventures à la frontière de l’expérimentation sociale et de l’histoire d’horreur.

Rapidement, Alejandro découvre que cinq bébés ont été enlevés la même journée, le 5 avril 1885, dans les quartiers populaires de la ville ; deux d’entre eux, dont Amira bien sûr, sont revenus à la maison le même jour, 25 ans plus tard, sans savoir ce qui s’est passé durant tout ce temps. Aucun souvenir. Rien. Mais le lecteur, lui, sait déjà qu’il se trame quelque chose de presque inavouable puisqu’il a accès, depuis le début du livre, à des passages en italiques expliquant le projet démentiel du professeur J. F. Andrews. Il connaît même les noms que les cinq enfants portent désormais, selon « l’expérience » à laquelle ils sont soumis : Azur, Blanc, Vert, Noir et Marron.

Alejandro, lui, saisit ce qui est arrivé à Amira dans une première brèche apparaissant lors d’une séance d’hypnose ; il arrivera ensuite à comprendre l’ampleur du drame silencieux qui s’est joué pendant tout ce temps puis, plus tard, le rôle qu’il tient lui-même dans tout cela. Sous prétexte de poursuivre un projet scientifique, J. F. Andrews aura détruit la vie d’une dizaine d’êtres humains, sans compter la vie de leur famille. C’est comme si l’ombre de Josef Mengele, ce médecin nazi et criminel de guerre, avait commencé à planer sur l’Argentine avant même qu’il n’y mette les pieds…

Tout cela est raconté de façon à impliquer concrètement le jeune lecteur dès l’amorce du livre. L’écriture souple et vivante de Martin Blasco sait autant décrire les émotions de ses personnages que tracer des tableaux symboliques hauts en couleur qui viennent appuyer le récit en lui donnant toute son ampleur.

« La chambre était plongée dans le noir. Assise sur un lit étroit, Amira Annuar regardait par la fenêtre. Elle ne l’avait pas entendu entrer, alors il en profita pour l’observer en silence avant de se présenter. Elle portait une robe blanche, ses cheveux noirs et ondulés tombaient sur ses épaules. Sa peau était si blanche qu’on aurait dit qu’elle n’avait jamais vu le soleil. Ses mains aux longs doigts étaient croisées sur ses genoux. Le dessin de ses lèvres, fines et colorées, lui donnait un air vulnérable. Son cou nu et délicat le troubla. C’était une belle jeune femme.

Cependant il se dégageait de l’ensemble quelque chose de fantomatique. Cherchant une qualité qui la définirait, Alejandro conclut qu’Amira était éthérée. L’impression tenait peut-être à la posture inerte ou à la blancheur exagérée de sa peau. Une chose était sûre : l’image de cette femme contemplant le rien l’empêchait de faire un pas de plus, comme si pénétrer dans son espace physique était une erreur : tout en elle appelait la solitude. »
Extrait de «La noirceur des couleurs»

La noirceur des couleurs

★★★ 1/2

Martin Blasco, traduit de l’espagnol par Sophie Hofnung, L’École des loisirs, Paris, 2017, 216 pages