À la rencontre de l’autre dans la forêt d’Hokkaido

Il y a quelque chose de très japonais dans ce récit qui puise dans la mythologie du pays du soleil levant où parfois les corps se laissent habiter par d’autres âmes.
Photo: Getty Images Il y a quelque chose de très japonais dans ce récit qui puise dans la mythologie du pays du soleil levant où parfois les corps se laissent habiter par d’autres âmes.

Tout ça repose sur une histoire vraie ! Le 28 mai 2016, le petit Yamoto Tanooka, sept ans, est laissé au bord d’une route du Japon par son père, excédé par son comportement insupportable dans la voiture. La « punition » ne devait durer qu’une minute, le temps d’un redémarrage et d’un demi-tour.

Mais l’enfant n’a été retrouvé que six jours plus tard, à plus de cinq kilomètres de là où il avait été abandonné. Il avait trouvé refuge dans un centre d’entraînement militaire vide, au coeur de la forêt d’Hokkaido, après avoir survécu en ne buvant que de l’eau.

Qu’a bien pu ressentir le petit Yamoto, durant ces longues journées, seul, sans repères, dans le bois, alors que le Japon au grand complet vivait dans l’émotion collective le récit de cette sanction devenue par la force du dérapage un étrange fait divers ? Éric Pessan laisse son univers romanesque esquisser une réponse. Son histoire paranormale ouvre un territoire narratif propice pour entrer dans la peau de l’autre.

C’est ce que fait littéralement Julie, la narratrice, qui, dès qu’elle plonge dans le monde des songes, a l’étrange impression d’entrer aussi dans le corps d’un petit garçon perdu à l’autre bout du monde dans une forêt. « J’ai des expressions et des phrases en japonais plein la tête. Je ne connais pas cette langue, je ne l’ai jamais apprise, je ne connais personne qui parle le japonais », explique-t-elle avant de comprendre que la récurrence de cette immersion, chaque fois qu’elle se couche, fait de ce rêve quelque chose qui est sans doute un peu plus que ça.

Il faut dire que Julie n’en est pas à sa première expérience paranormale. Son frère la surnomme parfois « la sorcière », parce qu’elle est capable de voir les choses avant qu’elles ne se produisent.

Entre une fièvre qui la cloue au lit et les textos de son ami Elliot, la jeune fille va faire l’expérience de la compassion par la télépathie et surtout chercher à guider les pas du petit bonhomme abandonné par son père vers ce bâtiment où les sauveteurs vont ultimement le retrouver.

Elle va sentir sa soif, sa faim, ses peurs. Elle va être habitée par le froid de la nuit, par le hurlement des loups, et vivre de l’intérieur cette descente dans le drame de la maltraitance.

Il y a quelque chose de très japonais dans ce récit qui puise dans la mythologie du pays du soleil levant où parfois les corps se laissent habiter par d’autres âmes, un peu comme Takuya, héros du roman graphique Un ciel radieux (Casterman), de Jirô Taniguchi, ou quelques personnages sortis des studios Ghibli, haut lieu de l’animation japonaise.

Avec la même finesse, mais aussi avec un verbe simple sans être simpliste, Éric Pessan évite de sombrer dans un ésotérisme qui aurait pu être facile dans les circonstances, pour plutôt maintenir son récit dans les cordes d’une compassion exposée sans être trop morale, dans un esprit pas trop didactique.

« C’est une scène pour un film ou pour un roman terrible sur la maltraitance, une chose que je n’arrive ni à croire ni à comprendre : des parents qui obligent leur enfant à descendre d’une voiture et qui reprennent la route. C’est donc possible ? À force de me poser la question, je suis obligé d’avouer que tout est possible : chaque jour dans le monde, des enfants sont battus par leurs parents, des enfants sont blessés, sont moralement ou physiquement détruits. Des enfants subissent des abus, des enfants sont tués. » Extrait de «Dans la forêt d’Hokkaido»

Dans la forêt d’Hokkaido

★★★ 1/2

Éric Pessan, L’École des loisirs, Paris, 2017, 136 pages