Des tabous moins tabous dans la littérature jeunesse

Apparue dans les années 1980, la littérature jeunesse qui n’a pas peur de bousculer avec des thèmes témoignant aussi des visages sombres de la réalité tend à se multiplier.
Illustration: Raphaëlle Barbanègre Apparue dans les années 1980, la littérature jeunesse qui n’a pas peur de bousculer avec des thèmes témoignant aussi des visages sombres de la réalité tend à se multiplier.

Fini le cocon douillet dans lequel la jeunesse se faisait enfermer par la littérature qui lui était destinée. Dans Jane, le renard et moi (La Pastèque), Fanny Britt et Isabelle Arseneault auscultent le monde de l’intimidation. Luna la nuit (Les Enfants rouges) d’Ingrid Chabbert et Clémentine Pochon ose mettre en dessins et en mots le drame de l’inceste, alors que la mort et les attentats hantent l’univers de Perrine Rempault et Olya Setti dans Dis, c’est quoi un attentat ? (Bilboquet).

Apparue dans les années 1980, la littérature jeunesse qui n’a pas peur de bousculer avec des thèmes témoignant aussi des visages sombres de la réalité, mais aussi d’une diversité que l’on cherchait auparavant à occulter, tend, depuis le début du siècle, à se multiplier. Maladie, toxicomanie, mort, réfugiés, intimidation, guerre, inceste, viol, mais aussi homoparentalité, diversité sexuelle donnent corps à des récits sociaux qui n’ont désormais plus peur de s’afficher, eux non plus.

Photo: La Pastèque «Louis parmi les spectres» évoque les dommages collatéraux de l’alcoolisme en milieu familial.

Pour Fanny Britt, dont Louis parmi les spectres (La Pastèque), cosigné avec Isabelle Arseneault, aborde les dommages collatéraux de l’alcoolisme dans la cellule familiale, le choix d’écrire sur des sujets plus difficiles tient à une volonté de briser une certaine solitude. C’est « jeter des ponts entre les humains, comprendre que la plupart des expériences de la vie ont été partagées par au moins une autre personne, et qu’il y a vraiment une consolation à savoir qu’on n’est pas seul », explique-t-elle en entrevue au Devoir. L’auteure française Ingrid Chabbert abonde dans son sens. « Ce genre de livre peut aussi libérer la parole, celle des victimes ou celle qui doit dénoncer », dit-elle.

Dialoguer, accompagner, voilà l’essence de cette littérature socioréaliste dont la fonction, résume Johanne Prud’homme, professeure de littérature jeunesse à l’UQTR, est aussi utilitaire. « Ces oeuvres visent à sensibiliser le lecteur à l’existence de certains problèmes auxquels les jeunes de son âge sont confrontés. La littérature socioréaliste met en scène des problèmes que socialement nous avons choisi de prendre en charge. Cela justifie son existence. »

Photo: D'eux Dans «Le citronnier», une petite fille témoigne de son enfance dans un pays en guerre.

Elle ajoute : « Dans notre société, des organismes, des programmes prennent en charge les personnes aux prises avec des problèmes comme le suicide, l’alcoolisme ou l’abus de drogue. C’est ce que mettent en relief toutes ces fictions, en informant sur cette prise en charge sans qu’il y paraisse. »

La lecture peut avoir un rôle de catharsis, mais pour Dominique Demers, l’auteure derrière Lustucru, le loup qui pue et Pétunia, princesse des pets (Dominique et cie), le roman ne peut pas être thérapeutique. « Lire nous rend plus humains, plus empathiques, abolit les frontières, nourrit notre soif de savoir, notre expérience du monde, de l’autre, de la différence. Un livre sur le suicide ne vient pas en aide à une adolescente qui a des tendances suicidaires.

Photo: Sarbacane «H.B.» parle d’un Homme Bombe.

La littérature est un espace de découverte, pas de guérison. On y puise des vitamines pour l’âme qui contribuent au mieux-être, mais certains maux exigent des antibiotiques puissants qui ne sont pas du ressort de la littérature. »

Au-delà de cette volonté d’accompagnement, de solidarité, l’omniprésence actuelle de thèmes forts et sans complaisance dans plusieurs albums et romans appelle à la conscientisation, oui, mais aussi à la construction d’un monde meilleur, souligne Johanne Prud’homme. « Les questions sur l’identité de genre ont fait leur entrée officielle dans le discours social, dit-elle. Pas étonnant, donc, que ces questions mettent en scène des personnages transgenres, comme le George (L’École des loisirs) d’Alex Gino, et ce, avant même que la littérature dite “générale” ne s’y intéresse. »

Chaque époque donne à cette littérature sociale pour la jeunesse des thèmes puisés, non pas dans les modes, mais bien dans l’actualité, qui change rapidement. « Les handicapés ont occupé une place importante dans la littérature jeunesse par le passé, se souvient l’éditeur et romancier Robert Soulières. Tout comme les minorités visibles. Or, aujourd’hui, leurs réalités sont mieux acceptées par l’ensemble de la population. On sent moins le besoin de les exposer. »

Reste-t-il des tabous

Mais reste-t-il des tabous à surmonter dans la littérature jeunesse en 2017 ? « Dieu », répond Dominique Demers, un mot, un concept, une entité que le monde de l’édition approche avec beaucoup de frilosité. « Par le passé, il a été très présent dans une littérature plutôt moralisatrice, dit-elle, et on ne le Lui a pas encore pardonné. »

La littérature socioréaliste met en scène des problèmes que socialement nous avons choisi de prendre en charge. Cela justifie son existence.

 

Pour Fanny Britt, c’est le thème du regret de la maternité que l’on a peur d’aborder. « On dit qu’une femme ne regrette pas de ne pas avoir eu d’enfants, mais peut-elle regretter d’en avoir eu ? demande la romancière.

Il y a là un énorme tabou, et avec raison : quelle femme voudrait admettre qu’elle regrette d’avoir eu un ou deux enfants alors que ces enfants existent et pourraient prendre connaissance de ce que leur mère ressent ? Certains tabous servent aussi à protéger les innocents » et à allonger la liste des lecteurs et lectrices d’une littérature sociale qui n’a plus peur d’oser.

Socioréalisme en vrac

Le cancer

Dans ce récit troublant, un enfant malade, dans sa chambre d’hôpital, décide de parler avec la Mort, pour cesser d’en avoir peur.

Ma meilleure amie, Gilles Tibo et Janice Nadeau, Québec Amérique, Montréal, 2007, 48 pages.

La prise d'otage

Inspiré par l’actualité, H.B., pour Homme Bombe, relate une prise d’otage dans une école maternelle. Le récit sonde les racines du terrorisme et le désespoir qui le nourrit.

H.B., Thierry Lenain et Sophie Dutertre, Sarbacane, Paris, 2003, 32 pages.

La guerre

Une fille née dans un pays en guerre trouve refuge dans un citronnier pour se soustraire à l’hostilité de son environnement. Une poésie aussi forte qu’improbable.

Le citronnier, Ilia Castro et Barroux, D’eux, Montréal, 2017, 44 pages.

Les réfugiés

Marwan et Tarek doivent quitter leur pays en guerre. Ils se retrouvent sur la route de l’exil, par la mer, sur un bateau de fortune, face à la peur et à l’hostilité des bien nantis. Toute ressemblance avec des migrants existants n’est pas fortuite.

Y’a pas de place chez nous, Andrée Poulin et Enzo Lord Mariano, Québec Amérique, Montréal, 2016, 32 pages.

La violence faite aux autochtones

Un grand-père de la communauté crie n’arrive plus à trouver les mots de sa langue. Avec délicatesse, c’est bien de génocide culturel qu’il est question ici.

Les mots volés, Mélanie Florence et Gabrielle Grimard, Scholastic, Toronto, 2017, 32 pages.
1 commentaire
  • Dany Chartrand - Inscrite 4 décembre 2017 09 h 39

    Une littérature qui ose? Vraiment ?

    Des tabous il y en a pourtant beaucoup, et de grands, autour du"corps" entre autres, et tout ce qui touche la sexualité. Pour raconter des histoires aux enfants depuis les années 80, je peux vous dire qu'il y a une nette différence. Je pense à un album "Venir au monde", autour de la naissance, de la conception à l'accouchement, à travers un récit amusant et touchant, que les enfants adoraient que je leur raconte. Je sais qu'aujourd'hui je ne pourrais raconter cette histoire sans qu'il y ait des réactions épidermiques.

    En fait, ça vaut pour tout un pan de la littérature jeunesse d'aujourd'hui. Dans le fond, cette dernière reflète le "politiquement correct extrême", avec sa morale culpabilisante suivant de près, qui veut "changer le monde", mais qui a également tendance à l'étouffer à trop vouloir "purifier". Comme le dit Nadine Robert, auteure et éditrice chez Comme des géants, dans cet autre article du Devoir sur le sujet* (à mon avis beaucoup plus juste) : « la morale se présente de diverses façons. Elle est parfois directe et appuyée, d’autres fois sous forme d’allégorie, de transposition ou à travers une métaphore. Personnellement, je ne crois pas qu’elle est plus subtile qu’avant ».

    *http://www.ledevoir.com/culture/livres/487250/la-m