Même les durs écrivent des histoires tendres

Le dernier album jeunesse cosigné par Benoit Dutrizac et le duo d’illustrateurs Bellebrute est rempli de jeux de mots juteux.
Photo: Éditions FonFon Le dernier album jeunesse cosigné par Benoit Dutrizac et le duo d’illustrateurs Bellebrute est rempli de jeux de mots juteux.

Il semblerait, nous dit-on, que l’écrivain de polars et animateur Benoit Dutrizac soit un homme relativement normal. C’est du moins ce que jure solennellement Véronique Fontaine.

« Disons qu’en plus de répéter souvent à des lecteurs lors de salons du livre que notre Benoit Dutrizac, c’est bel et bien le Benoit Dutrizac de la radio et de la télé, j’ai aussi parfois dû expliquer qu’il est un être humain comme les autres, qu’il fait lui aussi des blagues avec ses enfants. Son quotidien ressemble à celui de n’importe qui, et il a simplement eu un bon flash pour un livre », raconte la fondatrice de la maison d’édition FonFon. Meuh où est Gertrude ?, y paraissait en 2014, tout comme le récent Meuh c’est à qui ces grosses fesses-là ?, deux hilarants albums remplis de juteux jeux de mots, cosignés par le combatif intervieweur, ainsi que par le duo d’illustrateurs Bellebrute.

Dans le monde anglo-saxon, l’animateur du Tonight Show Jimmy Fallon, la reine de la pop Madonna, la langue sale Ricky Gervais, le prolétaire suprême Bruce Springsteen, le parodiste Weird Al Yankovic, le potineur Perez Hilton ainsi que le grand-papa du rock Keith Richards ont tous aussi conté fleurette à un public beaucoup plus jeune que celui qui leur est habituellement acquis, à travers des livres parfois affligeants, parfois étonnants.

« Le plus grand danger de ce phénomène, c’est que ça contribue à solidifier le préjugé répandu qui veut que ça ne prend que deux-trois coups de crayon pour écrire un livre jeunesse, alors que c’est un long travail d’écriture et de réécriture », fait valoir la chroniqueuse spécialisée en littérature jeunesse Marie-Charlotte Aubin, tout en précisant être plus inquiète quant aux livres de youtubeurs qui prolifèrent actuellement en librairies, et dont le travail éditorial bâclé témoigne souvent d’un désir fulgurant de passer à la banque le plus rapidement possible.

« Je ne peux m’empêcher cependant de rêver, poursuit-elle, d’un monde où on donnerait au Téléjournal une partie de la place qu’on accorde au livre jeunesse de Pierre Lapointe [Le tragique destin de Pépito] à un Patrick Isabelle ou à un Simon Boulerice. »

Difficile en effet d’imaginer que les livres par ailleurs bien conçus de Janette Bertrand (Ti-boutte), Stéphanie Lapointe (Grand-père et la Lune, lauréat du Prix du Gouverneur général pour les illustrations de Rogé) ou de Sophie Faucher (Moi, c’est Frida Kahlo) auraient baigné dans autant de lumière médiatique s’ils avaient été écrits par de simples (!) auteurs jeunesse. Même constat pour les parutions jeunesse de personnalités littéraires déjà célébrées, comme Claudia Larochelle, Larry Tremblay ou Hervé Bouchard.

« Je mentirais si je disais que ça n’avait pas aidé FonFon à se mettre sur la map que Benoit Dutrizac soit invité à Tout le monde en parle pour discuter de son premier album, confie Véronique Fontaine. Ça a provoqué un peu de jalousie dans le milieu, et je le comprends tout à fait, parce qu’il faudrait, oui, faire beaucoup plus de place à la littérature jeunesse. Un bon livre écrit pour les bonnes raisons par une personnalité, ça facilite le contact avec le grand public, mais ça ne change rien cela dit à la présence de nos livres dans les écoles, où les professeurs, et les enfants, ne se soucient pas tellement du statut de l’auteur. » Personne ne feint l’enthousiasme au tribunal des apprentis lecteurs.