René Lapierre, le poète qui préférait laisser ses livres répondre aux questions

René Lapierre a accepté l’honneur qui lui était fait, mais ce n’est pas parce qu’il a occupé le devant de la scène pour un instant qu’il allait se plier aux exigences du jeu médiatique.
Photo: René Labine / Ville de Montréal René Lapierre a accepté l’honneur qui lui était fait, mais ce n’est pas parce qu’il a occupé le devant de la scène pour un instant qu’il allait se plier aux exigences du jeu médiatique.

René Lapierre ne nourrit pas une grande affection pour le journalisme littéraire tel qu’il se pratique généralement en ce début de millénaire.

« Laissons tomber les livres. Parlons plutôt des auteurs que des oeuvres. Substituons ensuite aux oeuvres les prix, conçus comme récompenses. Si c’est encore trop demander, substituons aux personnes les personnalités, et aux personnalités le potinage. Instituons finalement l’indiscrétion professionnelle comme mode d’apparaître de la sensation, et visons carrément à déshabiller tout le monde. Ça fait vendre, en effet, et c’est rigoureusement tout ce que ça fait », déplorait-il dans l’essai Renversements (2011).

Il ne fallait donc pas s’étonner que celui qui recevait le Grand Prix du livre de Montréal le 13 novembre dernier pour Les adieux (Les Herbes rouges) réponde poliment non à notre demande d’entrevue. Telle est depuis longtemps la politique de ce poète discret, manière de signaler que toutes les réponses pertinentes se trouvent déjà quelque part entre les mots.

« René m’a déjà dit : “Les livres avec des banderoles autour qui hurlent ‘Attention chef-d’oeuvre !’, mieux vaut s’en méfier" », se rappelle le poète François Guerrette (Constellation des grands brûlés), en goûtant bien l’ironie du gros collant rouge proclamant « Lauréat » apposé depuis deux semaines sur celui de son ancien directeur de maîtrise.

Oeuvre aussi exigeante et majeure que méconnue du grand public, la poésie de René Lapierre trouvait en mars 2017 une sorte d’aboutissement entre les 400 pages des Adieux, livre-somme habité par l’espoir d’un nouveau monde à venir, sur lequel régneraient amour et bienveillance, hors des codes cannibales d’un capitalisme dominant.

« Seuls et seules/nous sommes./Nos corps sont seuls./Seules, nos voix./Mais nos souffrances/sont liées/Je voudrais que nos joies/le soient aussi », écrit le professeur à la retraite dans ce livre perméable aux atrocités de l’actualité, aux grands textes de littérature universelle ainsi qu’à la littérature québécoise contemporaine. Que son épigraphe emprunte à un recueil de la jeune poète Sarah Brunet Dragon en dit long sur la légendaire générosité de l’écrivain qui publie essais, poésie et romans depuis les années 80.

« Chez Lapierre, chaque texte n’est pas nécessairement un poème en soi », explique François Guerrette, au sujet de cette écriture récusant l’idée canonique d’une poésie déclamatoire ou strictement lyrique, grâce à ses fragments de fiction, à un subtil sens de l’ironie et à des passages d’une syntaxe calquant celle des dépêches d’agences de presse. « Mais la suite des poèmes, avec les silences qui s’installent et l’étrangeté que les poèmes réussissent à cultiver, malgré leur apparente objectivité, forme au final un livre de poésie monstrueux et monumental. »

Père de désirs

René Lapierre se méfierait, dit-on, des compliments, voire de l’attention. « Cet article va complètement le mortifier », dit en riant Laurance Ouellet Tremblay (Salut loup !), qui a aussi fait sa maîtrise en création littéraire à l’UQAM sous la direction de Lapierre, à l’instar de poètes aux univers aussi distincts et forts que Benoit Jutras, Alexie Morin ou Hector Ruiz.

« René, c’est le père symbolique de bien des désirs d’écriture, poursuit-elle. Il a transmis à beaucoup de gens son enthousiasme envers ce que la poésie peut accomplir. Qu’il ait dirigé autant de poètes différents, ça témoigne de sa grandeur. Il n’a jamais essayé de nous imposer un style, une méthode. Il s’est mis à l’écoute de nos désirs d’écriture et les a exaltés, en prenant soin de nos particularités comme quelque chose de précieux. »

Pour François Guerrette, qui a beaucoup fréquenté l’électrique scène des soirées de lectures et parfois succombé aux excès dont elle devient le creuset, l’école de René Lapierre aura surtout été celle de la rigueur et de la discipline.

« René me disait souvent : “François, on manque toujours de lecture”. J’en manque moi aussi ! Je lis mes amis poètes, des gens de ma génération qui publient à l’Écrou, aux Poètes de brousse, à l’Hexagone, et il y a parfois une certaine frivolité dans leurs livres, alors que ceux de Lapierre sont un heureux rappel de tout le sérieux exigé pour faire une oeuvre qui n’est pas spectaculaire, mais dont l’importance réside surtout dans son intelligence, et dans son très grand travail sur la langue. »

Loin des projecteurs

Éternel résistant face au bulldozer d’une littérature qui ne servirait qu’à divertir ou à faire sonner les tiroirs-caisses, René Lapierre préfère se tenir à distance des micros, des lumières et des mondanités. Sa présence lors de la cérémonie de remise du Grand Prix du livre de Montréal tenait, on l’aura compris, de l’exceptionnelle exception.

« Il y a plein de façons d’être écrivain. Qu’on soit sous les projecteurs ou non ne décidera pas si on fait oeuvre ou pas », observe l’écrivaine Roxane Desjardins (Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire), aussi éditrice aux Herbes rouges. « Mais on gagne sans doute quelque chose à ne pas prendre le risque de se faire emberlificoter par les compliments et par l’espèce de culture de la personnalité qui existe dans le milieu littéraire. Il faut toujours se demander si on écrit pour la reconnaissance ou pas. Ce n’est certainement pas grave d’avoir une carrière visible, mais ce qui est sûr c’est qu’au moment où on accorde une entrevue, on n’écrit pas. »

François Guerrette ajoute: « La langue de Lapierre ne s’adresse peut-être pas à un vaste lectorat, mais son oeuvre est importante pour la littérature québécoise elle-même. Les enjeux esthétiques qui la traversent et sa pensée influencent tous les poètes, qu’ils le sachent ou non. Il est aussi la preuve qu’on n’a pas besoin de passer à la télé pour que son oeuvre soit reconnue comme très sérieuse et très importante. »


 
4 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 28 novembre 2017 03 h 04

    De Claude Beausoleil à «L'ossature» en passant par Prévert. (vice versa) (!)

    Écrire n'est pas lire. Lire n'est pas écrire. Salut prof! On peut «prohésiter», on peut «pohésiter», mais on «peut» et, c'est ce qui compte. Bref.

    JHS Baril

  • Ginette Couture - Abonnée 28 novembre 2017 07 h 32

    René Lapierre, la parole est aux livres.

    Merci à monsieur Lapierre et à Dominic Tardif pour cette fenêtre sur la vraie poésie, le livre d'un grand écrivain et poète. Notre société, trop matérialiste pour « voir » le beau et le vrai, passe à côté de ce qui lui donnerait de la profondeur et de la réflexion. Peut-on espérer avec nos vrais écrivains ( femmes et hommes qui se parlent et se comprennent) une parole cultivée, une parole qui pacifie...

    Gérald Tremblay
    Écrivain de Saint-Léandre

  • Jacques Morissette - Inscrit 28 novembre 2017 10 h 05

    Intéressant!

    Intéressant! Il semble un auteur qui n'aimerait pas devenir la saveur du mois.

  • Marie-Andrée Beaudet - Abonné 28 novembre 2017 13 h 11

    René Lapierre ou l'exigence littéraire

    Merci à Dominic Tardif et au Devoir pour ce beau texte sur l'oeuvre de René Lapierre qui méritrait bien en effet de se retrouver à la une du journal. Merci beaucoup. Cela fait un bien immense de constater que le Devoir, qui me désespère souvent, peut encore être sensible à des oeuvres plus exigeantes.