Auður Ava Ólafsdóttir, ou la reconstruction du soi

Qui d’autre qu’Auður Ava Ólafsdóttir pour faire de thèmes aussi sombres que le divorce, l’abattement, la guerre et les idées suicidaires un canevas aussi léger?
Photo: Zulma Qui d’autre qu’Auður Ava Ólafsdóttir pour faire de thèmes aussi sombres que le divorce, l’abattement, la guerre et les idées suicidaires un canevas aussi léger?

Qui d’autre qu’Auður Ava Ólafsdóttir pour faire de thèmes aussi sombres que le divorce, l’abattement, la guerre et les idées suicidaires un canevas aussi léger ? Toujours à sa manière douce faite d’allusions, d’effleurements et d’un certain comique existentialiste, l’écrivaine islandaise atteint avec Ör un sommet d’introspection et d’universalité tout à la fois.

Ce cinquième roman, le premier à porter la voix d’un homme depuis Rosa Candida (2010), s’attarde à ces « cicatrices » — c’est le titre — visibles et invisibles qui nous font et nous défont, jusqu’à nous refaire. C’est un rapiècement de l’intérieur, mais pas seulement.
 

Jónas, l’homme en question, quarante-neuf ans, a perdu tout intérêt pour les choses de la vie depuis son divorce. Huit ans et cinq mois sans chair, sans chaleur l’ont laissé désincarné. Sur un ton détaché, il se cherche. Il s’imagine de terribles manières d’en finir avec son malheur, que d’ailleurs personne n’écoute. « Non, il faudrait que je me tire une balle, que je me déchiquette la chair pour avoir la sensation d’exister, statue-t-il. C’est ce que font les hommes. » Il en vient à emprunter un fusil de chasse à son voisin mécano-pseudo-philosophe pour se flinguer comme Hemingway.

Or, Jónas, on le comprend à sa façon souvent interrogative d’exposer sa situation tragique, n’a pas achevé son passage dans la noirceur. Il est encore sensible à la lumière et à la nature, les deux fondations de la prose extrêmement sensible d’Auður Ava Ólafsdóttir qui apparaissent ici sous la forme d’oiseaux, de rivières, de saisons. Mais le grand souffle de l’Islande a cette fois un rival : un ailleurs, lui, ravagé.

Ailleurs sans nom

Pour épargner sa mère, mais surtout sa fille d’avoir à retrouver son corps inanimé, Jónas choisit d’aller se supprimer dans un pays en guerre, là où sa mort ne fera pas de bruit. Ce pays n’a pas de nom, mais on y reconnaît la Syrie, à moins que ce ne soit l’Irak ? C’est là un étonnant choix narratif, égoïste et dérangeant sur bien des plans, un point de bascule dans le récit qui finira par se justifier, à force d’improbable.

Là-bas, Jónas rencontre évidemment plus souffrant que lui. Installé dans un hôtel à moitié dévasté, entouré d’une population traumatisée qui n’a pas quitté pays et qui croit encore à la vie dans le fragile armistice, il relit des passages du journal qu’il a tenu dans sa jeunesse.

Avec son coffre à outils, pièce de résistance de son mince bagage qui devait l’aider à visser le crochet pour se pendre, il finit par réparer des tuyaux, par rafistoler tout et rien. Lire : rebâtir les structures intérieures et extérieures qui font sa vie et celle de ses confrères, auxquels il finit par s’attacher.

En puisant dans la désolation dont le XXIe siècle nous abreuve ad nauseam pour mettre en évidence le courage et la fraternité plutôt que l’horreur, Ör fourbit une autre arme — l’arme de la paix, de la résilience. L’étrange destin de Jónas réussit, sous la main de l’Islandaise, à cadrer une fois de plus la beauté humaine, cette chose simple qui appelle la vie plutôt que la mort, en dépit de la souffrance. Une souffrance qui, elle, n’est jamais totalement insurmontable.

« Puis-je dire à cette jeune femme en jupe et au chemisier bleu légèrement déboutonné à l’encolure qu’un jour les hommes forgeront des socs de charrue de leurs épées ? Est-ce si impensable ? Lui dire que les hommes tombés à l’état sauvage peuvent redevenir humains ? À moins que ce ne soit pas possible ? » Extrait de «Ör»

Ör

★★★ 1/2

Auður Ava Ólafsdóttir, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson, Zulma, Paris, 2017, 240 pages