Le coeur du racisme systémique

Katherena Vermette
Photo: Lisa D. Meiler Katherena Vermette

Lauréate d’un Prix du Gouverneur général pour son recueil de poésie North End Love Songs, Katherena Vermette s’est inspirée de ses origines autochtones pour signer un premier roman plus que prometteur, où s’harmonisent lyrisme introspectif, poésie brutale et langue crue.
 

À l’instar du Legs d’Eva, roman de Waubgeshig Rice, qui relatait les dommages collatéraux du meurtre d’une brillante étudiante ojibwée sur sa famille, Ligne brisée s’avère un douloureux rappel du tragique sort des femmes autochtones et du racisme systémique dont sont victimes les Premières Nations.

« C’est une sauvage, Tommy, disait son père quand il croyait qu’elle n’était pas en mesure d’entendre. Je l’ai sortie de la réserve pour pas cher », se rappelle l’agent Scott, surnommé « Ti-Métis » par son confrère plus âgé, l’agent Christie.

Avant de devenir policier, Scott a toujours vécu comme un Blanc ; c’est sa compagne, blanche, qui lui a suggéré de cocher cette case afin d’obtenir plus facilement un emploi.

Jamais il n’aurait deviné que cette connexion avec ses racines le placerait face à une tragédie. Cette vertigineuse plongée dans ce monde où l’homme a peu souvent le beau rôle devient aussi enrichissante pour lui que pour le lecteur.

Un clan tissé serré

De fait, avec Christie, Scott est emmené à enquêter sur l’agression sexuelle d’une violence inouïe dont a été victime Emily, autochtone de 13 ans. Au cours de cette enquête, il fait la connaissance d’un clan tissé serré composé de femmes à la fois fortes et vulnérables.

Les faisant surgir parmi les relents d’alcool, la fumée de cigarette et les effluves de thé, Katherena Vermette esquisse d’émouvants portraits de femmes à travers leur propre regard, souvent impitoyable, et le regard, bienveillant ou envieux, des autres, laissant ainsi au lecteur la tâche de réunir les morceaux et d’obtenir un saisissant tableau de famille.

Par leurs manières, leur allure, ces femmes rappellent à Scott sa mère, ce qui lui donne enfin l’impression d’appartenir à une communauté, d’où son envie d’y faire régner la justice : « Elles se ressemblent toutes, tout simplement : Cheryl, Rain, Stella, Paul, Lou, et Emily également. La plus jeune des filles ressemble aussi à chacune d’elles. »

Bouleversant roman polyphonique, Ligne brisée donne tour à tour une voix à ces femmes, qui livrent leur vision de la réalité. À travers ces récits tissés habilement les uns aux autres, la romancière insuffle avec finesse une dimension spirituelle. Servant de fil rouge entre chaque partie du roman, la voix de Rain, disparue tragiquement il y a quinze ans, plane telle une entité omnisciente et protectrice au-dessus de ces femmes.

Bien que la romancière entretienne parfaitement le mystère autour des agresseurs, ce n’est pas tant l’enquête ni ses détails sordides qui suscitent le plus d’intérêt. Alors que les femmes autochtones sont victimes de l’indifférence, voire de l’oubli, de la communauté blanche, Katherena Vermette illustre sans verser dans l’angélisme l’amour, le respect et l’entraide qui les soudent ensemble. Un roman « fucking » beau, comme diraient les personnages de Ligne brisée.

« Dans les années soixante, une fois que les Indiens inscrits au Registre ont été autorisés à quitter les réserves, plusieurs ont migré vers la ville et se sont installés dans le quartier. C’est à cette époque que les Européens ont lentement commencé à le déserter, comme un homme abandonnant une femme endormie dans la nuit noire. À présent, il y a énormément d’Indiens ici, de grosses familles, de bonnes personnes, mais aussi des gangs, des prostituées, des planques à drogués, et toutes ces belles et grandes maisons s’affaissent, fatiguées comme les vieillards qui les habitent encore. » Extrait de «Ligne brisée»

 

Ligne brisée

★★★

Roman de Katherena Vermette, traduit de l’anglais par Mélissa Verreault, Montréal, Québec Amérique, 2017, 451 pages