Alexandre Jardin: lettre d’amour à sa mère

Depuis la publication en France de «Ma mère avait raison», Alexandre Jardin provoque pour ainsi dire une petite révolution sexuelle.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Depuis la publication en France de «Ma mère avait raison», Alexandre Jardin provoque pour ainsi dire une petite révolution sexuelle.

De manière positive ou négative, Alexandre Jardin dérange. Depuis la publication en France de Ma mère avait raison, il provoque pour ainsi dire une petite révolution sexuelle. De fait, il est inondé de messages et de témoignages de femmes qui ont décidé de changer le cours de leur vie. « Ma mère est une femme qui rend les autres libres. C’est effarant ! C’est une épidémie ! » lance le romancier, hilare, au téléphone.
 

Ainsi, une femme ayant lu son livre le mardi annonce le vendredi à son mari qu’elle le quitte et part rejoindre son amour de jeunesse au Portugal pour le week-end. Une autre, amoureuse de son gendre depuis des années, plaque son mari pour vivre cet amour au grand jour. Trois autres femmes ont décidé de vivre seules sans rompre avec leur mari.

« La semaine dernière, j’étais dans une crêperie à Paris. Il y a un type qui m’a regardé, a foncé vers moi et m’a dit : “Vous alors, avec ce que vous leur mettez dans la tête !” Le serveur m’a demandé ce que j’avais fait : “Rien, j’ai écrit un livre sur ma mère.” La possibilité non seulement de faire de la fiction, mais de transformer la vie en fiction me vient directement de ma mère. Ça ne m’étonne qu’à moitié qu’autant de gens se permettent ça en ce moment ; c’est très touchant. »
 

Stéphane Sauvage, dite Fanou, n’est pas une femme ni une mère comme les autres. Dans les années 1960 et 1970, Fanou et son mari, le scénariste Pascal Jardin, dit le Zubial, en ont fait sourciller plus d’un à cause de leur mode de vie.

Dans leur résidence de Verdelot, où allaient et venaient les maîtresses de Monsieur, dont Régine, éternelle reine de la nuit, et les trois amants de Madame, dont le cinéaste Claude Sautet, chacun avait sa chambre.

Au dire d’Alexandre Jardin, les amours de Fanou et de Sautet auraient inspiré à ce dernier César et Rosalie. Le romancier raconte même Dans ma mère avait raison que son frère, le réalisateur Frédéric Jardin, a cru être le fils de Sautet avant d’apprendre que son géniteur n’était ni Jardin ni Sautet.

Cet épisode a d’ailleurs été bien douloureux pour Yves Sautet, fils légitime de Claude, qui avait confié au Figaro en 2008 que la famille Jardin s’était acharnée sur lui et que ce que Jardin dévoilait dans Le roman des Jardin s’éloignait de la vérité.

« Ça m’était difficile de ne pas évoquer ça en écrivant sur ma mère parce que c’est aussi l’envers compliqué de son personnage. Ce n’est pas tout rose, une femme qui s’assume entièrement. Une femme qui tente d’être absolument elle-même, ça fout la pagaille. C’est le moins qu’on puisse dire ! » se défend le romancier.

On est tellement convaincus qu’une maman est là pour nous protéger qu’on a oublié qu’aimer, c’est aussi exposer. Ma mère avait raison de me faire marcher sur le feu, car c’est infiniment important de trouver sa force.

Octogénaire, celle qui a inculqué à son fils le courage d’aimer est aujourd’hui thérapeute. « Elle écoute les romans des autres ; au fond, elle a toujours cette passion. Si elle est parvenue à faire vivre quatre hommes dans une seule maison, c’est qu’elle avait la passion du roman des hommes qu’elle aimait. C’est attirant de tomber sur une femme qui est folle de son roman : c’est la seule explication pour que les quatre aient accepté. »

Même s’il ignore si sa mère lit ses livres, Alexandre Jardin a voulu crier son amour, son désespoir de la perdre et, pour la première fois, l’envie du suicide qui le hante à cette femme aux antipodes de la maman traditionnelle, cette « romancière non pratiquante » qui l’a un jour convaincu de marcher sur des braises ardentes.

« La violence fait partie de la vie. Si on est très amoureux de la vie, on ne peut pas passer à côté de ça. Tout le livre est à l’envers de l’époque parce que ma mère m’a élevé avec une solide dose de violence. On est tellement convaincus qu’une maman est là pour nous protéger qu’on a oublié qu’aimer, c’est aussi exposer. Ma mère avait raison de me faire marcher sur le feu, car c’est infiniment important de trouver sa force. »

Twitter le bonheur

Dans la foulée de la sortie de Ma mère avait raison, Alexandre Jardin s’est plu à rapporter sur Twitter le bonheur de voir des amoureux s’embrasser fougueusement et d’entendre ses voisins faire bruyamment l’amour, allant même jusqu’à dire qu’il irait les féliciter.

L’enthousiasme du romancier pour ces démonstrations amoureuses a toutefois enflammé les réseaux sociaux et lui a valu, gracieuseté de L’Obs, le prix Goncourt du troll 2017. « J’ai fait un tweet comme ça et, je ne sais pas pour quelle raison, les gens en ont parlé. Je n’ai qu’une seule explication, c’est que la Toile est débile ! lance-t-il dans un fracassant éclat de rire. C’est idiot et je n’ai pas d’explication à la débilité du monde. »

« Ça s’appelle un délire interprétatif ! dit-il en continuant de rire. Tout à l’heure, j’étais au café. J’ai fait un tweet : “J’écris au café… une dame essaie de lire par-dessus mon épaule… J’écris donc : NE REGARDEZ PAS !” Deux minutes après, j’écris : “Elle a lu… est devenue pivoine.” Puis, “ Amusant… elle fait comme si je ne l’avais pas vue. Pourquoi les gens font-ils semblant  au lieu d’être vrais ? ” Ce qui choque, c’est tout ce qu’est ma mère, c’est le fait d’être vrai. On vit dans un monde bien-pensant où tout le monde joue des rôles. »

Extrait de «Ma mère avait raison»

« Si j’ai pu devenir tour à tour écrivain frénétique, amateur d’étonnantes heures vides, metteur en scène de cinéma, étrangleur de perroquet en phase terminale, auteur d’albums jeunesse et de feuilletons numériques interactifs, fondateur de mouvements associatifs, politique obstiné à ma façon, journaliste d’occasion, scénariste exalté, rassembleur de “faizeux” qui réparent le pays, je te le dois. Tu n’as jamais cessé de naître. Peut-être est-ce l’aspect le plus stimulant de ta personne. Tu m’as montré que vivre ce n’est pas bégayer sans fin ce que l’on est, c’est devenir. »

Ma mère avait raison

Alexandre Jardin, Grasset, Paris, 2017, 215 pages