Jean-Philippe Toussaint entre tribulations chinoises et réédition du «Cycle de Marie»

«Fermer les yeux en les gardant ouverts.» C’est la définition de l’écriture selon Jean-Philippe Toussaint, telle qu’on la retrouve dans «L’urgence et la patience».
Photo: John MacDougall Agence France-Presse «Fermer les yeux en les gardant ouverts.» C’est la définition de l’écriture selon Jean-Philippe Toussaint, telle qu’on la retrouve dans «L’urgence et la patience».

« Fermer les yeux en les gardant ouverts. » C’est la définition de l’écriture selon Jean-Philippe Toussaint, telle qu’on la retrouve dans L’urgence et la patience (Minuit, 2012). La chose vous semble contradictoire ? Pour ce maître de l’entre-deux et du mot juste, champion du monde junior de Scrabble à 16 ans, il faut croire que oui.

M.M.M.M. (pour Marie Madeleine Marguerite de Montalte) réunit aujourd’hui en une « somme » de 700 pages la tétralogie amoureuse de cet écrivain-cinéaste né à Bruxelles en 1957. « Le Cycle de Marie » trouve ici toute sa cohérence : Faire l’amour (2002), Fuir (2005, prix Médicis), La vérité sur Marie (2009, prix Décembre), puis Nue (2013).

Quatre romans qui sont autant de saisons dans la vie de Marie, créatrice de mode, femme d’affaires et artiste performeuse avec laquelle, tant bien que mal, le narrateur forme un couple.

Un couple qui balance entre le rire et les larmes — surtout les larmes. « Ce qui caractérisait Marie, et rien d’autre, c’était sa faculté d’être en adéquation avec le monde, c’était ces moments où elle se sentait envahie d’un sentiment de joie pure : des larmes, alors, de façon irrépressible, se mettaient à couler sur ses joues comme si elle se liquéfiait de ravissement. »

Changement de saison

Quatre romans qui sont à la fois minimalistes et verbo-moteurs, où le réel et l’imaginaire s’entrecroisent avec finesse, à coup d’hésitations simulées, de précision un peu maniaque, de rêveries et d’images fortes.

« Ce réseau d’influences multiples, écrivait-il encore dans L’urgence et la patience, de sources autobiographiques variées, qui se mêlent, se superposent, se tressent et s’agglomèrent jusqu’à ce qu’on ne puisse plus distinguer le vrai du faux, le fictionnel de l’autobiographique, se nourrit autant de rêve que de mémoire, de désir que de réalité. »

Ils sont au Japon, en Chine, à Paris ou à l’île d’Elbe. Il est hésitant et souvent immobile, elle est plutôt fantasque et capricieuse. Ils s’aiment, se séparent, se retrouvent, le regrettent. Ils existent. À travers cette chronique d’une histoire d’amour contrariée — ou d’une rupture qui n’en finit pas —, Jean-Philippe Toussaint joue en virtuose de la tension intérieure.

« Les lieux étaient les mêmes, les personnages les mêmes, nos sentiments les mêmes, seule la saison avait changé. »

Depuis le début des années 2000, tout comme le narrateur de ses romans, l’écrivain a multiplié les voyages en Chine, où tous ses livres sont traduits — à l’instar de ceux de Camus, Sartre, Beckett, Robbe-Grillet et Duras. À Pékin, Shanghai, Nankin ou Guangzhou (Canton), il promène ses lubies, ses fantasmes ou ses hésitations.

Made in China est d’abord un récit qui se présente comme le making-of d’une vidéo de sept minutes (The Honey Dress) que Toussaint a réalisée dans le sud de la Chine il y a quelques années. Il y adaptait lui-même le prologue de Nue, dans lequel une robe en miel était le « point d’orgue » de la collection automne-hiver de Marie.

Fascinant personnage

Mais c’est aussi un portrait de l’éditeur chinois de Toussaint, Chen Tong, auquel il se sent lié, écrit-il, par « une amitié profonde et inaliénable ». Fascinant personnage d’homme d’affaires touche-à-tout, Chen Tong est l’éditeur des livres d’Alain Robbe-Grillet, fondateur de la librairie Borges à Canton, professeur aux Beaux-Arts, commissaire d’exposition et, ouf, artiste chinois traditionnel.

Mais on resterait un peu dans l’anecdotique si la manière de Toussaint n’était pas la même : une écriture sinueuse et elliptique qui traque sans fin le hasard, l’imprévu, la disponibilité.

Et ce petit film, qui a bien failli ne jamais voir le jour, illustre bien sa méthode : « Le sujet de mon livre, c’est le pouvoir qu’a la littérature d’aimanter du vivant. » Comme on attire un essaim d’abeilles, par exemple, en enduisant de miel le corps d’une top-modèle russe.

Des propos qui rejoignent Nue, où l’on trouvait aussi une réflexion sur la place du hasard dans la création artistique. Entre le donné et le fabriqué, pour Toussaint, en trois mots, il s’agit avant tout de « romancer le réel ». Voilà qui tombe bien.

Et cette écriture qui se commente elle-même en train d’apparaître, comme un artifice que l’écrivain déploie pour faire écran à d’autres faux-semblants, a ses inconditionnels.

De la littérature au film et du film à la littérature, Jean-Philippe Toussaint cuisine de petits vertiges enrobés d’un humour pince-sans-rire, où les coups de dés jamais n’abolissent le hasard.

De quoi nous inciter à lire sans fermer les yeux.

Extrait de «Made in China»

« C’est à l’automne 1999 que j’ai fait la connaissance de Chen Tong, il a sonné un jour chez moi à Bruxelles, accompagné de Bénédicte Petibon, dont je semble inventer le nom à l’instant avec facétie, tant ce nom, Bénédicte Petibon, semble sorti tout droit de l’immense vivier dont on dispose pour composer les noms des personnages de roman. Mais, aussi loin que je me souvienne, c’était bien là son nom véritable. Ou alors j’invente, mais qu’importe : si on veut que la réalité chatoie, il faut bien la romancer un peu. »

Made in China / M.M.M.M.

★★★ 1/2 Jean-Philippe Toussaint, Minuit, Paris, 2017, 192 pages / ★★★★  Jean-Philippe Toussaint, Minuit, Paris, 2017, 704 pages