Un livre à la mer

Dans le cas de l'auteure Fanny Britt, la solidarité poétique l’a associée à Liu Xia, écrivaine chinoise et veuve de Liu Xiaobo, le Prix Nobel de la paix 2010 décédé cet été.
Photo: Courtoisie de Hu Jia / Agence France-Presse Dans le cas de l'auteure Fanny Britt, la solidarité poétique l’a associée à Liu Xia, écrivaine chinoise et veuve de Liu Xiaobo, le Prix Nobel de la paix 2010 décédé cet été.

« Querida Denise. Je t’écris pour te dire que je suis libre. » Les contes de fées sont parfois réels. Celui-ci relie l’auteure Denise Desautels à l’écrivaine colombienne Angye Gaona. Quand la poétesse québécoise a reçu ce message à la mi-octobre, elle croyait rêver. Ce qu’elle voyait sur sa page Facebook était pourtant bel et bien un fait véridique.

Gaona, emprisonnée pour ses prises de parole, ses textes, a été libérée en 2017 après des années de captivité. Denise Desautels ne la connaît que pour avoir été jumelée à elle en 2012, lors de l’événement activiste Livre comme l’air. Elle avait alors été invitée à lui dédicacer un des livres et à le lui envoyer.

« Donner un livre, faire la dédicace, être solidaire, c’est important. J’ai déjà fait des lectures en prison et c’est très angoissant. Juste l’idée d’entendre des portes se fermer derrière soi… Je n’étais pas sûre qu’elle aurait le livre un jour », confie celle qui s’est presque mise à pleurer lorsqu’elle a vu la photo de sa jumelle avec sa copie de L’angle noir de la joie (2011).

Mieux vaut agir

Depuis 18 ans, la liberté d’expression devient un véritable enjeu politique, au Salon du livre de Montréal. Des hommes et de femmes de lettres québécois, comme Denise Desautels en 2012, demandent la libération d’écrivains emprisonnés pour leurs idées.

Piloté par Amnistie internationale, l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) et l’antenne québécoise de l’organisme PEN (pour Poets, Essayists et Novelists), Livre comme l’air a de nobles objectifs. Faire un tel front commun, en invitant les Fanny Britt du Québec à prendre la plume — et le micro, le temps d’une cérémonie publique — peut paraître bien futile. Comme lancer une bouteille à la mer.

Il est important socialement et collectivement de conscientiser la population : les droits et libertés ne sont pas les mêmes partout. Dans notre confort québécois, on peut l’oublier.

 

Livre comme l’air, ce sont précisément dix bouteilles : l’édition de 2017 jumelle dix auteurs d’ici, libres, à dix auteurs notamment de Turquie, du Yémen, d’Iran, du Soudan, consignés à domicile, mis derrière les barreaux ou tout bonnement disparus de la circulation.

« Dans ma personnalité, j’oscille entre l’optimisme et le pessimisme, et même un peu de fatalisme. Il y a des journées où je me dis qu’écrire ne sert à rien, que tout est vain », reconnaît Fanny Britt, une des personnalités invitées pour le 18e Livre comme l’air.

« Mais j’ai aussi des journées où je me dis que lorsque les gens se mettent ensemble pour dénoncer les injustices, ça peut donner quelque chose. Mieux vaut agir que ne pas agir », finit-elle par opiner.

Conscience collective

Certaines bouteilles lancées par Livre comme l’air depuis l’an 2000 ont quand même trouvé preneur à l’autre bout de l’océan. Selon les données de l’UNEQ, près d’une centaine sur les 163 écrivains soutenus ont retrouvé leur liberté. Soixante pour cent de réussite, dont Angye Gaona est le cas le plus récent.

« Il est important socialement et collectivement de conscientiser la population : les droits et libertés ne sont pas les mêmes partout. Dans notre confort québécois, on peut l’oublier », dit Fanny Britt, qui agit aussi comme porte-parole de l’édition 2017.

« C’est aussi un rappel que la liberté d’expression dont je profite ici doit être farouchement gardée et cultivée. Les reculs peuvent avoir lieu même dans des pays dits progressistes », poursuit celle qui voit la soirée Livre comme l’air, prévue vendredi, comme une « oasis de sens » au milieu d’une foire effervescente et commerciale.

En 2012, Denise Desautels avait accepté l’invitation des trois organismes québécois parce qu’il lui paraissait essentiel « [d’]être solidaire dans la douleur ». « Mon écriture, précise-t-elle, parle de la douleur, de mon intimité, pour découvrir une douleur plus grande. »

Même si sa poésie est, à son avis, « illisible, à l’encre violette, et un peu compliquée », elle a tenu à militer pour la cause. L’issue heureuse et le message d’Angye Gaona lui ont donné raison.

« Toute la solidarité internationale que j’ai reçue, ton appui et celui du Centre québécois du PEN et d’Amnistie internationale, écrit l’auteure colombienne, ont été essentiels à ma libération. »

« Il faut que cela se sache, insiste-t-elle, parce que les gens doivent croire à l’efficacité des manifestations de solidarité envers les prisonniers politiques. »

« C’est la solidarité internationale, par le chemin de la poésie, qui m’a libérée […] Je t’embrasse bien fort, chère amie », conclut-elle.

Courage dans l’adversité

Dans le cas de Fanny Britt, la solidarité poétique l’a associée à Liu Xia, écrivaine chinoise et veuve de Liu Xiaobo, le Prix Nobel de la paix 2010 décédé cet été. Lui a été condamné à la prison en 2009 ; elle vit depuis 2010 en résidence surveillée.

« Elle a eu une parole dissidente en appuyant son mari. Ses écrits remettent aussi en question l’ordre établi. Elle n’a aucun contact, avec personne, et a des problèmes de santé », signale la dramaturge et romancière québécoise.

Parmi sa bibliographie, Fanny Britt a choisi d’envoyer à Liu Xia un livre jeunesse, Jane, le renard et moi (2013), traduit en Chine.

« C’est peut-être étrange de prime abord d’avoir choisi ce livre pour une auteure de 56 ans, dit-elle. Mais c’est l’histoire d’une fillette qui trouve son courage dans l’adversité. C’est une histoire d’amitié, à travers la littérature. »

La dédicace de Fanny Britt est accompagnée d’un dessin d’Isabelle Arsenault, l’illustratrice de Jane, le renard et moi.

Les bouteilles à la mer donnent parfois des résultats heureux, et le cas d’Angye Gaona se traduira aussi par sa visite au Québec en 2018. Elle sera l’invitée du 34e Festival international de la poésie de Trois-Rivières.