Récit français - Michel Chaillou, un esprit libre

Michel Chaillou livre, avec 1945, un important morceau du puzzle de son oeuvre. Cette Libération, il fallait qu'elle soit aussi un pan de sa vie, le contraire d'un prétexte ou d'un alibi. Quelque chose qui n'arrive pas qu'aux autres. Une «recouvrance». Ce mot ancien, médité par Chaillou, rime avec «endurance», «tolérance», «espérance» et leurs contraires.

Il mélange «recouvrer» et «délivrance». Comme au sortir d'une maladie, cet état dit un allégement, une renaissance... et laisse planer un doute.

«Recouvrance», dans le récit, désigne un pont, à Brest, port militaire à la pointe bretonne. L'histoire se passe entre Brest et Nantes, gravite autour d'une presqu'île embarrassée d'Allemands, les occupants, les usurpateurs, les galonnés fauteurs de chagrin. «Il n'y a pas de galaxie plus éloignée que mes jeunes années. J'y retourne.» En effet, l'écriture est «un désir farouche» qui relie deux rives bien distinctes par-dessus marmites et tourbillons. La source des maux, comme celle qui les apaise, c'est Éva, la mère, la figure centrale, quoique souvent absente.

Ce récit d'une enfance perturbée pourrait s'intituler «recouvrance» tant la réparation y est importante. Les premières pages sont un cauchemar; les derniers mots du livre, une double question, encore angoissée: «S'en tirer? Mais à quel prix que je paie encore?» Quoi de plus difficile à penser, à écrire, à assumer que des pans de soi, pris dans le guêpier de l'hérédité?

Résilience

Chaillou a choisi comme titre une date butoir: 1945 est celle de la Libération mais aussi des passions assouvies en justice. L'année des Vainqueurs. Parmi eux, un enfant parmi d'autres va se retrouver chiffonné — emprisonné, dit-il de soi-même: «J'en compte encore les barreaux» —, douloureusement mis aux prises avec le monde des adultes, qui l'a déjà fait souffrir.

La situation est assez grave; il y a opposé des mécanismes de défense. Aux règlements de comptes s'ajouteront l'opprobre, la honte et la séparation. De nouvelles phases d'observation silencieuse entraînent, chez

l'enfant, des comportements d'oubli.

La confession d'une faute maternelle impardonnable n'est pas une mince affaire. Éva l'infirmière, trop jeune, écervelée, trop jolie, a aimé l'ennemi, tandis que son mari, médecin peu sympathique aux yeux de l'enfant, est prisonnier en Allemagne. Quant au père de Michel, Alex, garçon de café à Lyon, il n'a cure de son fils. Lorsqu'il sera en pension près de lui, il préférera le mettre à la rue pour courir la gueuse.

Les faits valent pour ce qu'ils sont, mais le récit plonge là où les émotions s'engrangent et le rêveur se bâtit un for intérieur. C'est passionnant. La bonne humeur et la souffrance, on les comprend dans l'attitude, sans mots de claustrophobie. Gestes et pensées résonnent dans un monde étrange, repoussant autant qu'il réconforte. Ce Michel de bonne composition, aimant et naturel, est devenu patient — un mot dont on oublie, dans le cabinet médical, ce qu'il signifie d'intériorité construite, résignée et meurtrie. Qui ignore le dicton «la récompense vient à point qui sait attendre»?

Distance

On connaissait de Chaillou bien des livres réussis: une petite vingtaine, depuis 1968. Ce qu'il raconte, il l'a médité, sans le vouloir sans doute, en tous ces ouvrages. C'était cela, la touche indispensable, l'écriture nécessaire, le fil noir. Pas une attente, une enquête invisible. Alex et Éva sont déjà dans Domestique chez Montaigne (Gallimard, 1982). Cette fiction n'en était pas tout à fait une, même si la fantaisie romanesque autour de Montaigne prenait le dessus.

On pressentait ce flirt avec l'histoire. Dans ses essais littéraires, comme Le Matamore ébouriffé (Fayard, 2002), la moralité, toujours sous caution, trouvait un contrepoint de légèreté un rien rimbaldienne. Il y a de l'errance chez Chaillou, dans les mollets, sur la langue, et, comme chez les lazaristes dont il évoque le pensionnat, un écho des tapages qui, 50 ans plus tard, font dans le souvenir la joie, l'hilarité.

En 1945, Michel a 15 ans; libre jusque dans les pensionnats, où sa mère le promène, au gré de sa vie — pas très facile, devine-t-on —, il ne cherche ni la protection ni l'épanchement. Maudite identité, qui tient à un papier bleu plié! C'est la missive d'une mère chérie, qui contient des nouvelles, un rendez-vous, la tendresse, même lointaine! L'éducation livresque des pères vaut bien l'insouciante et volage Éva. Somme toute, ce pourrait être l'équilibre.

Que ne suis-je pas le fils de résistants, répète Michel Le Floch, qui s'entend désigner du nom de son parâtre... Les regrets ont une vie plus longue que des songes d'enfant. Mais l'homme mûr fait la part des choses. Le récit d'écrivain, confession sans lourdeur — quelle est d'ailleurs la faute d'un enfant? —, accroche la lecture, vivement. L'enfant adulte et l'adulte enfant s'équivalent désormais. On sent le temps restitué et réparé. La conscience, pleine de questions, reste en paix.

L'accent juste de ce récit, la sobriété du désarroi masqué est un art. Chaillou écrit bien. On mesure dans son livre ce qu'un être, dès son plus jeune âge, doit écarter de peurs et de désespoirs pour s'auto-engendrer, pour devenir un peu plus grand que son milieu. La part imprévisible de son destin — la pusillanimité, la soumission, l'alcoolisme ancestraux — vient de ce qu'en soulevant la trappe à confidences, il fouille, à même les mots, la gamme riche des vérités longuement empêchées.