Charles Bukowski, en toutes lettres

Dans ses mémoires, l’Américain est irréductible et récalcitrant, intense et spontané, semblant toujours tituber entre l’humour et l’amertume.
Photo: Associated Press Dans ses mémoires, l’Américain est irréductible et récalcitrant, intense et spontané, semblant toujours tituber entre l’humour et l’amertume.

«Quand les hommes veulent vraiment dire quelque chose, ils n’emploient pas des mots de quatorze lettres », rappelle Charles Bukowski (1920-1994) au critique John William Corrington le 1er mai 1963.

Comme beaucoup d’écrivains, l’auteur des Contes de la folie ordinaire, de Women et de L’amour est un chien de l’enfer avait des opinions tranchées quand il était question du métier.

C’est ainsi qu’en dépouillant il y a quelques années des milliers de pages de correspondance inédite de l’écrivain américain, Abel Debritto a eu l’idée d’en isoler les passages — nombreux, éclairants — dans lesquels l’auteur y parle d’écriture.

Le résultat ? Sur l’écriture, qui rassemble des extraits de plusieurs dizaines de lettres écrites par Bukowski de 1945 à 1993. Des lettres à ses éditeurs, à des revues, à des amis ou à des écrivains qu’il admirait (Henry Miller ou John Fante, par exemple). Des lettres nourries de poésie et de frénésie alcoolique, écrites à la main ou à la machine.

On connaît l’anecdote. À un inconnu qui lui demandait un jour comment un « vieux dégueulasse » comme lui s’y prenait pour séduire toutes ces jolies femmes : « Mon Dieu, comment faites-vous ? — Je tape, j’ai dit. — Vous tapez ? — Oui, dix-huit mots à la minute en moyenne. »

Bukowski y est irréductible et récalcitrant, intense et spontané, semblant toujours tituber entre l’humour et l’amertume. Inutile de le prier pour connaître ses divinités littéraires, à ce chapitre il est généreux et devance vos désirs : Dostoïevski, Céline, Hemingway, Tourgueniev, Kafka, Hamsun (« tout Hamsun ») et John Fante. Il a lu, il lit, même s’il se flatte parfois du contraire : « J’aime ma bedaine d’ignorance barbouillée de beurre ».

Il arrive que des correspondants bénis reçoivent ses lettres assorties d’amusants gribouillages à l’encre de Chine. Petits bonshommes picoleurs ou fumeurs (souvent les deux), autoportraits à la Robert Crumb, qui carburent à l’autodérision et à la provocation — comme une grande partie de son oeuvre —, illuminaient parfois la feuille de papier.

Mal engueulé, parfois malpropre (gribouillis, majuscules, orthographe alternative), rarement à jeun devant son clavier, entre deux « histoires obscènes et immorales » Bukowski ne s’éloigne jamais vraiment de sa légende. Mais on y trouve un écrivain à coeur ouvert, qui dépose ses tripes sur la table entre des livres et quelques canettes vides, ivre de « tous les boulots atroces, toutes les femmes épouvantables ».

Sa haine de « l’humanité tout entière », son allergie violente aux écrivains donneurs de leçons et d’ateliers y sont des constantes. « Ma conception de l’écrivain, c’est quelqu’un qui écrit. Qui s’assoit devant sa machine à écrire et noircit du papier. Ça devrait être la base. Ne pas dire aux autres comment s’y prendre, ne pas garnir les rangs des séminaires, ne pas lire devant des foules déchaînées. Pourquoi les gens sont-ils aussi extravertis ? » (Mars 1982)

Dix ans plus tôt, il ne disait pas autre chose : « Je pense parfois que se prendre au sérieux, c’est se retrouver pris à son propre piège. » (24 décembre 1972)

Même si ses poèmes semblent noyés dans l’abondance — il les envoie à mesure à son éditeur, perd vite le compte —, il s’y accroche : « Ils ont été écrits avec mon sang. Ils sont le fruit de la peur, des bravades, de la folie, et du fait de ne pas savoir quoi faire d’autre. Ils ont été écrits pendant que les murs se dressaient, pour retenir l’ennemi. Ils ont été écrits tandis que les murs s’écroulaient et que l’ennemi s’introduisait chez moi pour m’attraper et m’informer de l’atrocité sacrée de mon haleine. » (11 janvier 1970)

Une mise en garde au lecteur. La traduction tient ici parfois plus de l’adaptation que de la restitution fidèle. On comprend mal, en 2017, d’où vient le besoin d’ajouter une couche de glaire à l’écriture du Californien. Le papier 8 1/2 x 11 sur lequel il tape à la machine devient du A4, un verbe aussi simple qu’écrire (« writing ») se mue en « torcher ». Avoir faim (« hungry ») ne suffit pas : il faut « avoir les crocs ».

Des lettres qui nous promènent entre l’intime, l’attendrissant et le pathétique. Mais on peut ne pas aimer cet ours mal léché, remarquez, lui qui écrivait en 1967 que « lorsque l’amour devient une obligation, la haine devient un plaisir… »


Charles Bukowski en cinq dates

1920 Naissance de Heinrich Karl Bukowski à Andernach, en Allemagne.

1969 Parution du Journal d’un vieux dégueulasse aux éditions City Lights de Lawrence Ferlinghetti.

1971 Publie son premier roman, Le postier, inspiré de ses années d’employé au service postal.

1978 Invité à l’émission Apostrophes animée par Bernard Pivot, l’écrivain fait scandale et quitte le plateau avant d’être expulsé des studios.

1994 Meurt d’une leucémie à San Pedro, en Californie.
« Dans mes livres je suis pas toujours d’accord avec ce qui se produit, pas plus que je roule dans la boue pour le plaisir. Aussi, il est curieux que les gens qui s’insurgent contre mon travail semblent omettre les passages qui comportent de la joie, de l’amour, de l’espoir, et de tels passages existent. Mes journées, mes années, ma vie entière ont connu des hauts et des bas, la lumière et les ténèbres. Si j’écrivais seulement et continuellement sur la “lumière” et ne mentionnais jamais le reste, alors en tant qu’artiste je serais un menteur. » Lettre du 22 janvier 1985 à Hans van den Broek

Sur l’écriture

★★★ 1/2

Charles Bukowski, traduit de l’anglais (États-Unis) par Romain Monnery, Au diable vauvert, Paris, 2017, 320 pages