Marie Demers et l’exercice salvateur de l’écriture de soi

Marie Demers maîtrise ici avec souplesse le rythme fougueux de ses phrases comme de ses chapitres.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marie Demers maîtrise ici avec souplesse le rythme fougueux de ses phrases comme de ses chapitres.

Toujours porter une attention particulière aux mots qu’emploie une écrivaine pour décrire son rapport à la création. L’essentiel loge souvent entre ces passages. « Ces départs d’écriture douloureux. Quand, vaincue d’avance, l’ordinateur posé sur les genoux, ouvert sur une page débordante de vide qui écorche ma paix intérieure, je compose des phrases décevantes. Pourquoi m’infliger ça ? Pourquoi foncer vers la déception ? » se demande la narratrice derrière laquelle se voile Marie Demers, dans Les désordres amoureux, son deuxième roman (après In between, 2016).
 

Avec sa bécane baptisée en l’honneur de la diva Marie Carmen, son chien adoubé Henri IV, roi de Montréal, sa connaissance encyclopédique du monde de la bière et son amour du mac and cheese bien fromagé, Marianne ressemble à la blonde idéale (pour peu que vous aimiez le fun). Les garçons dont elle s’entoure, eux, ne sont pas toujours du même avis. Il y a Mathieu, qui se décommande sans gêne à la dernière minute, Manu, le mythomane obnubilé par les sachets blancs, et Pierick, le Français dont la façade d’assurance camoufle la couardise incarnée.

Mais alors qu’il apparaît évident dès les premières pages que Marianne est beaucoup moins douée en amour que pour conduire son vélo en état d’ébriété, l’alter ego de Marie Demers, elle, peine à reconnaître que son refus de vivre autrement qu’en choisissant de « foncer vers la déception » la condamne à hanter éternellement cette zone où la vie ne commence jamais, quelque part entre l’ombre et la lumière (sur un air connu).

Entre ombre et lumière

Les désordres amoureux n’est évidemment pas exactement la première fiction auscultant l’errance d’un personnage sous le joug d’un léger problème d’alcool et d’un talent olympique pour les mauvais choix (de vie, de relation, de partenaire de voyage). Évitons néanmoins le paternalisme de certains critiques pour qui les angoisses existentielles d’une jeune femme ne donnent que des romans pour jeunes femmes (c’est faux).

Malgré une prémisse élimée et une écriture un peu trop près des considérations du quotidien (à moins que vous raffoliez de descriptions de repas), Marie Demers maîtrise toujours ici avec souplesse le rythme fougueux de ses phrases comme de ses chapitres, et ne recule jamais devant une occasion de soumettre sa Marianne au scalpel de son humour doucement cruel. Ses nombreuses réflexions sur le salvateur exercice de l’écriture de soi, ainsi que sur le pouvoir de la littérature en général, réjouissent aussi, surtout dans le contexte d’un roman qui semble vouloir s’adresser à un vaste lectorat.

Le portrait qu’elle dresse de la vie sexuelle des filles dans la vingtaine, qui ne jouiront peut-être, un jour, que si leurs partenaires finissent par s’en soucier, ne peut cependant que troubler (ou renvoyer les hommes qui liront le roman à leur propre égocentrisme). Refuser momentanément l’impératif social de la sexualité n’entraîne pas la mort, rappelle au final la romancière.

Vous savez, cette vieille maxime voulant qu’il faille d’abord savoir s’aimer avant d’aimer quelqu’un d’autre ? Marie Demers souscrit avec grâce à cette idée lorsqu’elle célèbre cette « solitude tellement habitée » à laquelle lui permet d’accéder l’écriture. Inutile d’ajouter que c’est cette même solitude qui permettra sans doute bientôt à sa narratrice de réellement accéder au monde.

Les désordres amoureux

★★★

Marie Demers, Hurtubise, Montréal, 2017, 256 pages