Philippe Sands, de Lemberg à Nuremberg

Philippe Sands
Photo: Wikicommons Philippe Sands

En débarquant à l’automne 2010 à Lviv, en Ukraine, pour y donner une conférence sur les origines du droit international, l’avocat franco-britannique Philippe Sands soulevait sans le savoir le couvercle d’une boîte remplie de coïncidences troublantes, de souvenirs enfouis ou oubliés, de photos jaunies, de sang et de larmes.

Située en plein coeur de l’Europe, la ville a changé de mains huit fois entre 1914 et 1945. Des beaux jours de l’empire austro-hongrois, alors qu’elle s’appelait Lemberg et qu’on la surnommait « la Vienne de l’Est », jusqu’au régime soviétique en passant par les années de l’occupation nazie, Lviv porte aujourd’hui discrètement ses cicatrices.

Des 200 000 membres de la communauté juive de la ville, seulement 800 ont survécu à la « Solution finale » orchestrée par le IIIe Reich — alors que 1,5 million de juifs ont été exterminés en Ukraine.

Juriste spécialisé en droit international — il a notamment été impliqué dans des causes liées à l’ex-Yougoslavie, au Rwanda, à la Sierra Leone et à l’Irak —, Philippe Sands s’intéresse ici à la naissance de deux concepts juridiques qui vont très rapidement éclairer le XXe siècle : le crime contre l’humanité et le génocide. Des outils qui ont servi aux Alliés pour condamner les criminels nazis lors du célèbre procès de Nuremberg.

Il retrace ainsi dans Retour à Lemberg, son troisième livre, les trajectoires parallèles de leurs créateurs, à savoir Hersch Lauterpacht (1897-1960) et Raphael Lemkin (1900-1959), deux juristes d’origine juive qui ont tous les deux étudié à… Lemberg. Lemberg, où un autre homme de loi avait lui aussi mis les pieds : l’Allemand Hans Frank, « l’avocat préféré de Hitler » qui deviendra gouverneur général de la Pologne occupée par les nazis. Frank sera pendu à Nuremberg en 1946.

Mais entre l’ouvrage d’histoire et le précis de droit international, Retour à Lemberg est aussi une sorte de livre de détective, le récit vivant et littéraire d’une enquête aussi instructive que fascinante qui remonte le cours accidenté d’une mémoire familiale marquée par la douleur et le silence.

Car en cours de route, Philippe Sands va en apprendre beaucoup sur son grand-père, Leon Buchholz, né en 1904, qui avait lui-même passé son enfance à Lemberg avant de rejoindre Vienne, puis Paris à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Unique survivant d’une vaste famille — comme l’auteur va vite le découvrir —, il avait toujours refusé d’évoquer l’époque d’avant 1945.

Faisant parler les rares photos et les documents sur lesquels il aura pu mettre la main, accumulant les témoignages directs de survivants et les rencontres avec certains descendants des victimes et des bourreaux, Philippe Sands entreprend avec méthode sous nos yeux de « reconstruire les contours d’un monde disparu ».

Livre fascinant sur « l’identité et le silence », minutieux travail de limier et d’historien, mais aussi à sa façon thriller familial, Retour à Lemberg est une véritable réussite.

« Déterminé, incapable d’indolence ou de repos, Lemkin cherchait un projet plus ambitieux. La carte de l’Europe lui donna une idée alors que le carré d’étoffe rouge sang, avec l’araignée noire sur fond blanc, étendait son emprise sur le continent. La curiosité insatiable de Lemkin le poussa à étudier la nature de l’occupation allemande. Comment exactement la domination nazie s’était-elle imposée ? Pensant que la réponse se trouvait peut-être dans le détail des textes législatifs, il commença à rassembler les décrets et ordonnances nazis comme d’autres pouvaient collectionner des timbres. Juriste, il savait que les documents officiels reflètent souvent des objectifs sous-jacents mais non explicitement mentionnés ; qu’un document unique pouvait être moins révélateur qu’une collection entière. L’ensemble avait plus de valeur que les parties prises individuellement. » Extrait de «Retour à Lemberg»

Retour à Lemberg

★★★★

Philippe Sands, traduit de l’anglais par Astrid von Busekist, Albin Michel, Paris, 2017, 544 pages