Le fantasme assouvi de Jean-Louis Tripp

Dans «Extases», l’auteur Jean-Louis Tripp dévoile son intimité dans ce qu’elle a de plus sexué.
Illustration: Jean-Louis Tripp Dans «Extases», l’auteur Jean-Louis Tripp dévoile son intimité dans ce qu’elle a de plus sexué.

Drôle d’idée que d’inviter le bédéiste Jean-Louis Tripp dans un café baptisé « La graine brûlée », à deux pas du Devoir, pour discuter de sa toute dernière oeuvre, intitulée, elle, Extases (Casterman). À des années-lumière de la gentille série Magasin général, qu’il a cosignée dans les dernières années avec son pote et complice de toujours Régis Loisel, l’auteur y dévoile son intimité dans ce qu’elle a de plus sexué. Sans concession.

Il est question de la découverte de son corps, de ses émotions, de sa quête de plaisirs et d’extases atteintes à deux, parfois à trois et même à plus, le tout, loin des conformismes, des normes et des impératifs moraux auxquels le dessinateur cherche, depuis sa première montée de sève au printemps de sa puberté, à s’opposer. Sans peur de se brûler quoi que ce soit, d’ailleurs.

« Extases, lance-t-il entre deux gorgées de café au lait, ce n’est pas une bande dessinée érotique ni une oeuvre sexuelle. C’est avant tout une histoire politique. Et c’est aussi la même que celle de Magasin général ».

Extases. Magasin général. Même combat ? Regard perplexe. C’est que sur près de 300 pages, Jean-Louis Tripp amène son lecteur — et sa lectrice — bien loin du village de Notre-Dame-des-Lacs, décor de la fresque historico-sociale développée en neuf tomes, et de la vie paisible traversée par quelques éléments perturbateurs qu’elle exposait. Il les conduit plutôt sur un autre territoire, celui des corps qui s’attirent sous l’effet du désir et qui s’emboîtent, quand le consentement est là, celui des identités qui se forgent dans la découverte de sa sexualité et dans les ambivalences qui sont apparues chez lui, et ce, depuis l’arrivée de la belle Dorothée dans sa classe alors qu’il était enfant à Montauban, en France, jusqu’à une orgie entre copains partageant tout, y compris les femmes et les hommes des autres, une vingtaine d’années plus tard.

Pas de Marie, pas de gars de la ville cherchant à faire entrer la gastronomie dans un village reculé du Québec d’antan, mais des doigts, des sexes, des instants croqués derrière la porte d’une chambre à coucher, des orgasmes et des yeux remplis de plaisir et d’interrogations.

De l’intime au pouvoir

Et pourtant… « C’est encore une histoire d’émancipation par rapport aux dogmes, à l’ordre établi, aux conformismes, assure Jean-Louis Tripp, comme pour rapprocher cette oeuvre en solo — premier chapitre d’une trilogie, assure-t-il —, de l’univers en duo qu’il a mis au monde avec Régis Loisel. Les moyens et le cadre sont différents, mais la raison reste la même : passer par l’intime pour parler de notre rapport au pouvoir, pour évoquer la construction intellectuelle de la morale, pour entretenir les questions sur notre rapport à la sexualité, sur ce qui en balise les limites », et du coup sur ce qui en façonne également les dérives, les violences et les abus qui s’installent dans des transgressions que l’actualité des dernières semaines a mises tragiquement en lumière.

« La sexualité, la recherche de plaisir sont des choses fondamentales dont on refuse de parler, que l’on a peur de montrer de peur de choquer, dit-il. Tous ces tabous sur le sexe, sur les pratiques sexuelles sont d’une grande hypocrisie et génèrent de grandes frustrations. »

Effet lunch : depuis quelques minutes, le café de la rue Sainte-Catherine s’est rempli et Jean-Louis Tripp poursuit sa démonstration en jetant de temps à autre un coup d’oeil furtif autour de lui, comme pour s’assurer qu’il ne se fait pas trop remarquer. « Si nous étions moins coincés du cul, sur ces questions, si on pouvait parler de sexualité librement, si l’on pouvait être ce que l’on est, sans peur du jugement des autres, et, bien sûr, entre adultes consentants, il y aurait moins d’abus, de violence, moins de tension entre les gens et ultimement moins de guerres. C’est les frustrations et le rapport de pouvoir qui nourrissent les agressions entre les gens. »

À mi-récit, le libertin, qui préfère se définir comme un libertaire, libre penseur contre les traceurs de lignes morales trop étriquées, parle de la prostitution, chose qu’il a expérimentée. Entre autres. Ces rapports sexuels tarifés ont fait naître en lui la honte et la déception, comme il l’a expliqué à la militante féministe Florence Montreynaud lors d’une rencontre qu’il relate dans son oeuvre dessinée.

Je ne voulais pas faire une bande dessinée qui choque, mais bien raconter une histoire très personnelle pour qu’elle ouvre les discussions, qu’elle anime les débats

 

Sortir du placard

« Avec Extases [sous-titré : où l’auteur découvre que le sexe des filles n’a pas la forme d’un x…], c’est un peu comme si je sortais du placard, dit-il. Cette vie sexuelle [complexe, diversifiée et exploratoire] qui est la mienne était cachée, maintenant elle ne l’est plus. »

En introduction, Jean-Louis Tripp explique que l’idée d’un tel récit, sexué, lui trottait dans la tête comme une obsession depuis des années, sans qu’il ait trouvé la bonne façon de le mettre en forme. « Je ne voulais pas faire une bande dessinée qui choque, mais bien raconter une histoire très personnelle pour qu’elle ouvre les discussions, qu’elle anime les débats. »

Les préliminaires ont été longs. Une chose sans doute bien calculée par ce curieux hédoniste, qui, tout en se défendant de chercher à racoler avec ses excès de confidences, sait que la langueur de l’attente peut parfois donner de bonnes histoires… de cul, comme celles qui sont dessinées.

Extases

Jean-Louis Tripp, Casterman, Bruxelles, 2017, 270 pages

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