Le Goncourt et le Renaudot attirent les regards sur les drames de l’histoire

Le prix Goncourt, la plus prestigieuse récompense littéraire du monde francophone, a été attribué à L’ordre du jour d’Éric Vuillard pour son récit sur l’arrivée au pouvoir d’Hitler, l’Anschluss et le soutien sans faille des industriels allemands à la machine de guerre nazie.
Photo: Michel Euler Associated PRess Le prix Goncourt, la plus prestigieuse récompense littéraire du monde francophone, a été attribué à L’ordre du jour d’Éric Vuillard pour son récit sur l’arrivée au pouvoir d’Hitler, l’Anschluss et le soutien sans faille des industriels allemands à la machine de guerre nazie.

Deux voix. Deux petites voix. C’est ce qui a manqué à Véronique Olmi et à son Bakhita (Albin Michel), oeuvre sensible et délicate remontant le fil d’une vie d’esclave, pour décrocher le prix Goncourt cuvée 2017. La prestigieuse instance de valorisation littéraire a choisi ce lundi, depuis un restaurant huppé de la capitale française, L’ordre du jour (Actes Sud), d’Éric Vuillard, roman politique et historique très court et à tendance dramaturgique qui fait entrer le lecteur dans les coulisses de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938, l’Anschluss.

Hasard des attributions des prix, le Renaudot 2017, prix décerné par des critiques littéraires, a été attribué lui aussi lundi à un autre récit à forte saveur historique : La disparition de Josef Mengele (Grasset), d’Olivier Guez, roman portant sur la deuxième vie d’un ancien médecin SS, dans l’après-guerre, mais surtout dans la complaisance de l’Argentine et du Brésil.

Photo: Éric Feferberg Agence France-Presse ­ Le prix Renaudot a été attribué à Olivier Guez pour «La disparition de Josef Mengele», un récit hallucinant sur les dernières années du médecin tortionnaire d’Auschwitz Josef Mengele.

« Le prix Goncourt 2017 a été attribué à Éric Vuillard [pour] L’ordre du jour par six voix contre quatre voix à Véronique Olmi [pour]Bakhita », a indiqué plus tôt ce lundi, par l’entremise de son compte Twitter, Marie Dabadie, secrétaire de l’Académie Goncourt. Bernard Pivot, président du jury, a qualifié le lauréat de « petit livre fulgurant avec une formidable écriture sur la montée du nazisme ». Pour une rare fois, le livre qui remporte le Goncourt n’est pas une oeuvre fraîchement sortie de la dernière rentrée littéraire, L’ordre du jour ayant fait son apparition en mai dernier, juste à temps pour les lectures estivales.

Instants décisifs

Avec une histoire qui vient de loin, le roman d’Éric Vuillard semble pourtant encore être très proche du présent en autopsiant cette mécanique qui assure l’ascension d’une pensée radicale et délétère. Ici, le nazisme dans les années 1930. Loin des lignes habituelles des livres d’histoire, l’auteur le fait en passant par une galerie de personnages placés dans des instants décisifs, instants dont la trivialité leur a fait perdre l’importance qu’ils ont pourtant eue : une réunion secrète d’industriels cherchant aux côtés d’un jeune chancelier, Hitler pour le nommer, à défendre leur intérêt en dépit de la bonne marche du monde, la visite de Kurt Schuschnigg, chancelier autrichien, à Berchtesgaden, où il va marchander son pays pour conserver son pouvoir, un déjeuner à Londres où l’ambassadeur allemand, Joachim von Ribbentrop parle de ses aptitudes au tennis pendant que l’armée de son pays est en train de prendre le contrôle du territoire autrichien.

Situé dans l’avant-guerre, L’ordre du jour est dans une symétrie étonnante avec La disparition de Josef Mengele qui, lui, tente de comprendre, dans l’après-guerre, comment l’argent et la corruption ont permis à un monstre de mener une existence paisible après l’horreur à laquelle il a participé. Le roman est le fruit d’une enquête fine menée par Olivier Guez pendant des années dans la mémoire d’une tragédie historique.

Depuis une semaine, il ne restait que quatre titres dans la course pour le Goncourt. Outre Éric Vuillard et Véronique Olmi, Yannick Haenel (Tiens ferme ta couronne, Gallimard) et Alice Zeniter (L’art de perdre, Flammarion) aspiraient également à cette reconnaissance qui ouvre, avec le Renaudot, la grande saison des prix littéraires. Le roman d’Olivier Guez a été choisi parmi les cinq finalistes dont Mahi Binebine pour Le fou du roi (Stock), David Lopez pour Fief (Seuil), Patricia Reznikov pour Le songe du photographe (Albin Michel) et Anne-Sophie Stefanini pour Nos années rouges (Gallimard) faisaient également partis.

Par ailleurs, le prix Renaudot, catégorie essai a été remis à Justine Augier pour son bouquin De l’ardeur (Actes Sud) qui part sur les traces de Razan Zaitouneh, avocate syrienne et militante des droits de l’homme enlevée en décembre 2013 et dont le parcours singulier, tout comme l’absence persistante, permet de rassembler les fragments de cette révolution politique et sociale en Syrie qui s’est transformée en « crime permanent ».