Idola Saint-Jean, le parcours d’une battante

Michèle Stanton-Jean et Marie Lavigne signent une biographie sur Idola Saint-Jean, ardente féministe de la première moitié du XXe siècle.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Michèle Stanton-Jean et Marie Lavigne signent une biographie sur Idola Saint-Jean, ardente féministe de la première moitié du XXe siècle.

Sur une sculpture en hommage aux femmes en politique érigée devant le parlement de Québec en 2012, elle trône entre Marie Gérin-Lajoie et Thérèse Casgrain. Mais Idola Saint-Jean, ardente féministe de la première moitié du XXe siècle, est sans doute la moins connue des trois. Les historiennes Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean comblent cette perte de mémoire en publiant la biographie Idola Saint-Jean, l’insoumise, aux éditions du Boréal.

Femme de cause, ardente démocrate, Idola Saint-Jean a combattu la grande résistance du gouvernement du Québec à accorder le droit de vote aux femmes. Elle, ainsi que toutes les femmes qui l’ont accompagnée dans ce mouvement, a finalement eu gain de cause auprès du premier ministre Adélard Godbout en 1940, soit 19 ans après que le gouvernement du Canada eut permis aux femmes de voter aux élections fédérales.

En fait, le Québec a été la dernière province du Canada, juste avant les Territoires du Nord-Ouest, à permettre aux femmes de voter.

En entrevue, les historiennes attribuent en partie cette résistance québécoise à un certain repli identitaire. Et paradoxalement, c’est cette résistance qui aurait exposé les Québécoises plus longtemps à un discours féministe, qu’elles auraient majoritairement adopté ensuite.

Libre et engagée

Michèle Stanton-Jean a découvert Idola Saint-Jean en faisant des recherches pour sa maîtrise, qui portait sur un collège classique du Québec. Elle trouve alors un texte publié par Idola Saint-Jean qui s’intitule L’aristocratie des sexes. « C’était d’une logique incroyable, bien construit », raconte-t-elle. Plus tard, lorsque Pol Pelletier, du Théâtre expérimental des femmes (devenu depuis Théâtre Espace Go), demandera à Michèle Stanton-Jean de prononcer une conférence sur l’une de ses héroïnes, l’historienne choisira Idola Saint-Jean.

Mais personne ne s’était attaqué jusqu’à présent à la biographie de cette femme libre et engagée. « Peut-être parce que c’est un sujet difficile », suggère Marie Lavigne. Fille unique, célibataire jusqu’à la fin de ses jours, Idola Saint-Jean n’avait pas de cortège familial pour entretenir sa mémoire.

Née en 1879 dans un foyer aisé de Montréal, éduquée au Collège Villa-Maria, Idola Saint-Jean a d’abord étudié le théâtre puis la diction, notamment en France, avant de faire de la cause des femmes son principal cheval de bataille. Son père, avocat, était connu pour ses talents d’orateur, qu’il a vraisemblablement transmis à sa fille. Lorsqu’il décède, Idola doit se mêler des finances de la famille. Est-ce à ce moment qu’elle décide de ne jamais se marier ? À l’époque, les femmes mariées étaient complètement subordonnées financièrement à leur mari. Pour Idola Saint-Jean, le mariage est un esclavage.

Elle tombe ensuite « dans la marmite du féminisme », en côtoyant notamment Marie Gérin-Lajoie, à la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste. Caroline Dessaulles-Béique y introduit la notion de « féminisme chrétien », que Mgr Bruchési reprendra en parlant aux religieuses : « c’est le féminisme qui fait les saintes », disait-il.

Idola Saint-Jean, quant à elle, ne sera jamais complaisante envers l’Église. Marie Gérin-Lajoie lui reprochera d’ailleurs d’avoir critiqué l’Église dans un texte de La sphère féminine en 1934, où Idola Saint-Jean écrit : « Depuis des siècles, une moitié des humains dicte à l’autre moitié ses volontés dans le domaine religieux, politique et juridique. »

Idola Saint-Jean est surtout une femme de cause, prête à faire des concessions pour atteindre son but, soutiennent les historiennes. Elle n’hésitera pas à inviter Henri Bourassa, pourtant très opposé au droit de vote pour les femmes québécoises, lors d’un événement pour la paix.

Droit de vote

Rassembleuse, Idola Saint-Jean l’aura été dès ses débuts, alors qu’elle fonde, en 1908, l’Association artistique des dames canadiennes. Plus tard, elle enseignera avec « un pied dans chaque monde », poursuit Marie Lavigne, soit en même temps à l’Université McGill, milieu anglophone, et au Monument-National, auprès des francophones. En entrevue, Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean la rapprochent de la Co-operative Commonwealth Federation, l’ancêtre du NPD actuel. Dans une série d’éditoriaux publiés dans Le Devoir, en 1918, le directeur du journal, Henri Bourassa, allègue d’ailleurs que « le droit de vote pour les femmes est une affaire d’anglophones protestants et individualistes », résument Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean.

De fait, les femmes canadiennes obtiendront le droit de voter aux élections fédérales dès 1921, soit 19 ans avant que les femmes québécoises puissent le faire aux élections provinciales, en 1940. « Après la mort d’Idola Saint-Jean, en 1945, Duplessis va revenir au pouvoir, et on parle très peu des conquêtes des femmes, c’est une stagnation », dit Marie Lavigne. Survient enfin le renouveau féministe dans les années 1970.

Quarante ans plus tôt, le combat d’Idola Saint-Jean et ses proches ne se limite pas à obtenir le droit de vote pour les femmes au Québec. On s’attaque à toute une infrastructure juridique qui fait des femmes des inférieures. Elles vont d’ailleurs aller jusqu’au Conseil privé de Londres, en 1929, pour obliger le gouvernement canadien à reconnaître que les femmes sont des « personnes qualifiées », donc pouvant être nommées au Sénat. Mais la première sénatrice canadienne ne sera pas Idola Saint-Jean, bien que son nom circule, mais Cairine Wilson, une résidante de l’Ontario, née à Montréal, bilingue et mère de huit enfants.

Bien qu’elle n’ait jamais siégé en Chambre, Idola Saint-Jean a marqué les esprits de son temps. Dans un portrait qu’il a fait d’elle en 1934, l’historien Robert Rumilly écrit qu’elle est « la chef et l’âme des mouvements féministes ». Avec ce livre, Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean la font, en quelque sorte, entrer dans la modernité.

Idola Saint-Jean, L’insoumise

Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean, Éditions du Boréal, Montréal, 2017, 383 pages

Idola Saint-Jean, L’insoumise

Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean Éditions du Boréal Montréal, 2017, 383 pages