Patrick Froehlich, médecin-romancier en guerre contre la douleur

Patrick Froehlich pense à la lumière de la douleur que la médecine impose parfois en connaissance de cause, pour gagner du temps, les frontières séparant le compromis de la compromission.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Patrick Froehlich pense à la lumière de la douleur que la médecine impose parfois en connaissance de cause, pour gagner du temps, les frontières séparant le compromis de la compromission.

Nous avions d’abord proposé à Patrick Froehlich de le rejoindre dans son bureau de chirurgien pédiatrique, quelque part au coeur de l’hôpital montréalais où il pratique. Le problème ? Patrick Froehlich ne pratique plus. Du moins, pas pour l’instant.

« De toute façon, je n’aurais pas pu vous donner rendez-vous dans un hôpital pour vous parler de ce livre, parce que je n’aurais pas pu écrire ce livre si j’avais toujours été à l’intérieur d’un hôpital », confie le médecin d’origine française, maintenant installé à Montréal, au sujet d’Avant tout ne pas nuire, premier tome d’un triptyque romanesque baptisé « Corps étrangers ». « Le bloc opératoire, c’est une vraie ruche où il y a beaucoup de bruits, beaucoup d’agitation, et il a fallu que je laisse ce bruit retomber pour arriver à voir clair. »

Il y a quelques années, le doc Froehlich reçoit à Sainte-Justine, où il oeuvrait alors, une enveloppe remplie de photos prises par une jeune femme qu’il a soignée dès ses premiers jours de vie pour une maladie potentiellement mortelle. Sur les photos : des peluches en détresse, toutes soumises à divers gestes médicaux plus ou moins invasifs, emprisonnées dans un hôpital comme dans un camp de torture. Le médecin rigole d’emblée, ému par l’humour salvateur de son ancienne patiente, jusqu’à ce que sa propre fille, alertée par la troublante détresse transpirant des images, lui demande un jour, en ouvrant l’enveloppe : « Tu n’as jamais fait mal à un enfant ? » C’est aussi la première phrase de ce livre, à cheval entre documentaire et fiction.

« Cette question a soulevé en moi une grande honte. La douleur demeure un sujet mal-aimé en chirurgie pédiatrique, parce qu’il a mis beaucoup de temps à être traité. On est passé en 30 ans d’un nouveau-né qui n’a pas mal à la constitution aujourd’hui de centres et de cliniques travaillant uniquement sur la gestion de la douleur », explique le spécialiste dans la chirurgie des voies respiratoires chez les enfants. Il rappelle par ailleurs que la capacité à ressentir la douleur pour un nouveau-né n’est reconnue médicalement que depuis 1987.

Un retard étonnant de la médecine moderne qui, conjugué à la difficulté d’anesthésier un poupon, aura souvent mené les médecins à poser des gestes exacerbant la souffrance, alors qu’il faut, pensait Hippocrate, « d’abord, ne pas faire de mal » (Primum non nocere).

« Mais ne versons pas dans l’angélisme, tout n’est pas réglé », poursuit celui qui précise, par précaution sans doute autant professionnelle qu’esthétique, que la Fondation des enfants au coeur de laquelle est campée son roman est un lieu aussi fictif que le Paris de Patrick Modiano. « Le médecin est encore aujourd’hui dans une contrainte d’argent, de temps, d’infrastructures, qui le pousse parfois à tourner les coins ronds. »

Sans compter qu’à ces obstacles extérieurs s’ajoutent toujours ceux qu’impose la pratique de la médecine elle-même, une science s’apparentant plus qu’on le dit à une promenade à tâtons dans l’obscurité. « On a toujours l’impression qu’une décision médicale correspond à une vérité, alors qu’une décision médicale est excessivement humaine », plaide celui qui signait en 2006 au Seuil le roman La toison. « Plus on avance en médecine, plus c’est l’échange avec le patient qui compte et plus les dogmes auxquels on adhère sont battus en brèche. Nos décisions sont du domaine scientifique, oui, mais elles sont aussi très sensibles. »

Avant tout résister

Bien qu’il s’annonce comme un livre sur la douleur, Avant tout ne pas nuire en est peut-être surtout un sur la résistance : celle d’un narrateur luttant contre un système, mais aussi contre ses propres réflexes violents et ces inconcevables baffes qu’ils assènent à sa fille rouspéteuse. Patrick Froehlich élabore ainsi un portrait du médecin en homme tout aussi fragile que faillible et érode cette image de héros qui pervertit encore trop souvent la relation soignant-soigné.

« On répète en boutade qu’entre Dieu et le chirurgien, il n’y a personne », regrette l’homme de 56 ans, pour qui l’arrivée massive de femmes en chirurgie aura transformé pour le mieux ce milieu « jadis très machiste. » « Heureusement, aujourd’hui, l’accès de plus en plus important à l’information permet aux patients de se situer plus horizontalement face aux médecins, même si on est encore dans une situation de pouvoir qui fait peur, au médecin comme au patient, parce que le patient vient nous confier sa vie. »

En juxtaposant le parcours de son alter ego fictionnel à celui de la figure du chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler, qui a dirigé plusieurs concerts devant les personnages majeurs de l’Allemagne nazie, Patrick Froehlich pense à la lumière de la douleur que la médecine impose parfois en connaissance de cause, pour gagner du temps, les frontières séparant le compromis de la compromission.

« Il est facile de basculer du côté du bourreau, craint-il. Ça tient à pas grand-chose. La zone grise est large et on peut facilement faire ce qu’on n’a pas envie de faire. Il faut toujours un peu se battre contre ces grosses structures qui nous en demandent beaucoup. »

Pourquoi alors persister à enfiler le masque et les gants ? demande-t-on au chirurgien, qui n’adhère pas encore au mot « retraite ». « Parce que les enfants tout neufs sont chaque fois des merveilles. Ça reste un émerveillement renouvelé pour le chirurgien d’aller au plus près du corps de l’enfant, dans ce qu’il a de fragilité et de force. On ne peut pas ne pas être émerveillé par la beauté de l’enfant. »

Avant tout ne pas nuire

Patrick Froehlich, Les Allusifs, Montréal, 2017, 112 pages